Ce n’est naturellement pas en Equateur que se décide le sort du monde. Grand comme la moitié de la France et comptant seulement 13 millions d’habitants, ce pays du nord-est de l’Amérique latine ne compte guère sur la scène internationale mais, en élisant, dimanche, un nouveau Président, Rafael Correa, qui appelle à « dépasser les mensonges du néo-libéralisme », l’Equateur, premier exportateur mondial de bananes et cinquième producteur de pétrole du sous-continent, vient de porter un nouveau coup aux Etats-Unis. Les résultats définitifs de cette élection ne sont pas encore connus mais, avec 52% des bulletins dépouillés, les projections comme les sondages accordent près de 57% des voix à cet économiste de gauche qui a encore amplifié la vague rose qui déferle sur l’autre Amérique. Un scrutin après l’autre, Argentine, Brésil, Bolivie, Chili, Uruguay, Nicaragua, Equateur maintenant, c’est toute l’Amérique latine qui passe à gauche – non plus aux maquis révolutionnaires des années soixante-dix mais à des gauches recentrées, soucieuses de rester en bons termes avec les Etats-Unis comme au Chili ou vent debout contre le grand voisin comme le Venezuela, mais toutes en quête d’une conciliation de l’économie de marché et de l’équité sociale. La partie n’est pas gagnée pour elles. Leurs difficultés sont et seront gigantesques mais c’est au réveil d’un continent qu’on assiste, à l’affirmation de pays que les Etats-Unis avaient si longtemps traités comme leur « arrière-cour » et qui cherchent aujourd’hui leur voie, loin des potions libérales qui avaient ruiné l’Argentine et loin, surtout, d’un protectorat dont elles ne veulent plus. Au moins autant que l’Europe centrale, l’Amérique latine est le grand gagnant de l’écroulement soviétique car, la Guerre froide finie, elle peut librement choisir ses gouvernements sans que Washington et la CIA ne les renversent par peur d’une expansion soviétique et de nouveaux Cuba. Mis à mal au Proche-Orient, devenus gravement impopulaires sur tous les continents, les Etats-Unis perdent ainsi de leur influence sur le leur, réduits au rôle de spectateurs d’une évolution contre laquelle ils ne peuvent aujourd’hui plus grand chose. C’est un retournement historique, à terme peut-être pas moins important pour eux que l’éclatement du bloc soviétique l’a été pour la Russie, et qui les place devant une singulière alternative. Ou bien les gauches modérées, celles du Brésil, de l’Argentine ou du Chili, finissent par donner le ton en Amérique latine et ils devront composer, un jour, avec des économies émergentes qui pourraient bien leur poser autant de problèmes que l’Asie, mais à leurs portes. Ou bien ce sont au contraire des régimes plus radicaux, comme celui d’Hugo Chavez au Venezuela, qui prennent la main dans la région et ils seront confrontés à de redoutables défis politiques car c’est alors contre eux, et non pas en concurrence avec eux, que l’Amérique latine s’affirmera.

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