La Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest, la Cédéao, réunit quinze pays de cette région, dont le Niger. Entre autres institutions communes, elle est dotée d’une Cour de justice, un tribunal mobile qui se déplace en fonction des affaires dont il est saisi. Supranationale, cette Cour est moins susceptible de tenir compte des répercussions politiques de ses décisions, et c’est ainsi qu’elle vient de rendre un jugement salué comme historique dans toute l’Afrique de l’Ouest. Elle a condamné, hier, le Niger à verser dix millions de francs CFA (environ 16 000€) à une ancienne esclave, Mme Adidjatou Mani, pour avoir failli à la protéger alors même que la loi nigérienne interdit explicitement la servitude depuis 2003. Aujourd’hui âgée de 24 ans, Mme Mani avait été vendue à l’âge de 12 ans à un paysan de la région de Birni N’Konni, Souleymane Naroua, pour la somme de 240 000 francs CFA, soit moins de 370 euros. Son « maître » – c’est le mot qu’elle emploie – l’avait aussitôt fait travailler sur sa ferme, travaux agricoles et entretien de la maison. Un an après, il avait commencé à abuser d’elle, lui faisant plusieurs enfants et la battant cruellement à chaque tentative de fuite. Mme Mani avait ainsi vécu dix ans, jusqu’à temps que cet homme, peut-être pas totalement mauvais, l’affranchisse en lui donnant un "certificat de libération". Libre, elle avait décidée de se marier mais son « maître » s’y était opposé en faisant valoir qu’il l’avait prise comme cinquième épouse. Procès. La justice nigérienne donne raison à cette jeune femme qui découvre alors que l’esclavage est illégal mais, en appel, car le « maître » fait appel, elle est condamnée à six mois de prison ferme pour crime – cela ne s’invente pas – de « bigamie ». Esclave, violée et bigame, son cas devient bientôt une cause célèbre car la mondialisation mêle les époques. Des ONG consacrées à la lutte contre l’esclavagisme, l’une nigérienne, l’autre internationale et basée à Londres, se saisissent de cette affaire et, comme Mme Mani a en main son « certificat de libération », l’irréfutable preuve de ce qui lui est arrivé, la Cour de la Cédéao a enfin pu lui rendre justice et inscrire, dans un jugement, la réalité de l'esclavage. L’estimation du nombre d’esclaves au Niger est forcément imprécise. Elle varie de 870 000 à 43 000 personnes sur une population de 9 millions d’habitants. Les autorités nigériennes cherchent à établir un chiffre exact depuis novembre 2007. L’enquête dure et, à en croire les ONG et de nombreux témoignages, l’esclavage est largement répandu dans toute l’Afrique de l’Ouest, notamment au Mali, au Burkina Faso et en Mauritanie. Il est souvent réduit, par des gouvernements embarrassés, à une forme de placement par des familles qui n’ont pas les moyens d’élever leurs enfants. Comme le sort des enfants asiatiques vendus à des bordels ou celui des bonnes philippines esclavagées dans le Golfe, sa persistance est le fruit direct de la misère.

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