Il n’y a donc plus de gauche en Pologne. Ce n’est pas qu’il n’y ait plus de gens de gauche dans ce pays mais ils y sont désormais si peu nombreux que les résultats officiels des él ections de dimanche viennent de confirmer qu’ils n’auraient pas d’élus à la nouvelle Diète, aucun, pas un seul.

C’est d’autant plus stupéfiant que toutes les grandes figures de la dissidence polonaise, ces visionnaires héroïques qui tutoyaient l’histoire, venaient de la gauche, anticommuniste bien sûr. C’est grâce à la gauche que la Pologne est devenue démocratique.

C’est si vrai que c’est à elle que les Polonais avaient donné le pouvoir en 1989, lors de leurs premières élections libres. Cette gauche humaniste et fondamentalement social-démocrate était alors le courant dominant en Pologne mais c’est à elle qu’était revenu - bien obligée, elle n’avait pas le choix - d’organiser la transition entre une économie d’Etat à l’agonie et l’économie de marché sans laquelle la Pologne ne se serait pas relevée.

Cette transition fut un total et incroyable succès mais elle fut également le suicide de la gauche.

En termes de chômage, de fermeture d’usines obsolètes et d’augmentation des prix, en coût humain, la transition économique fut si dure que le parti formé par les dissidents n’existe simplement plus et que toutes les tentatives de reformer une gauche ont échoué.

Beaucoup s’y sont essayés. Les anciens communistes ont même repris le pouvoir pour un temps mais, comme ils poursuivaient, corruption en plus, la transition vers le marché, ils ont rejoint les dissidents, leurs ennemis d’hier, dans un cimetière politique devenu commun.

La roue tournera, mais comment ne pas voir qu’au-delà d’une situation si particulière, la gauche polonaise souffre aussi d’une crise affectant toute la gauche européenne ?

Dans toute l’Europe, la gauche avait été dominante après-guerre parce que la peur du communisme et le plein emploi créé par la reconstruction permettaient une conquête sociale après l’autre. Ce fut les Trente Glorieuses et l’âge d’or de la gauche mais, avant même que l’implosion soviétique ne fasse disparaître la peur du communisme, la fin de la reconstruction avait ouvert la voie, dès les années 70, à un chômage structurel qu’ont encore amplifié les délocalisations, l’automatisation et une nouvelle révolution industrielle.

Par rapport à l’après-guerre, le rapport de forces entre le capital et le travail s’est totalement inversé. Les gauches ne peuvent plus grand-chose contre un argent qui se rie des Etats et de leurs lois.

L’ambition des gauches est donc aujourd’hui de recréer un rapport de forces en créant une puissance publique européenne à même d’imposer de nouvelles règles au capitalisme mais ce dont rêvent beaucoup de leurs électeurs n’est pas d’Europe mais d’un illusoire retour aux Etats et à leurs frontières.

La gauche européenne est à la peine et c’est aussi pour ces raisons-là que la gauche polonaise est aujourd’hui rayée de la carte.

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