Comment tourner la page ? Comment aller de l’avant ? Comment dépasser, pour cela, une période rouge de honte et de sang d’une Histoire nationale ? A cette éternelle question à laquelle ont déjà été confrontés la France de la Libération, l’Allemagne, bien sûr, l’Afrique du Sud et la Russie, la Pologne ou le Rwanda, le Président algérien propose une réponse simple. Votez « oui », dit-il, « oui » à ce référendum de demain sur son projet de « Charte pour la paix et la réconciliation nationale » qui pourrait se résumer en un seul mot, l’oubli - un oubli qu’instaurerait la loi en imposant un silence judiciaire sur treize années de massacres et 150 000 morts au moins auxquels il faut ajouter plusieurs centaines de milliers de blessés, quelques quinze mille disparus et d’innombrables familles endeuillées à jamais. « La réconciliation, dit Abdelaziz Bouteflika en défendant ce projet, doit nous protéger des deux maux de la violence terroriste et de l’extrémisme ». Certes, mais comment tourner une page qui n’a pas été écrite, pardonner des crimes qui n’ont pas été avoués, permettre, surtout, aux responsables de tant d’horreurs de conserver ou retrouver une place dans la vie politique sans qu’ils aient même exprimé le moindre remords ? En cas de « oui », les fous de Dieu qui avaient plongé l’Algérie dans la guerre civile pour venger l’annulation des élections qu’ils avaient gagnées fin 1991, seraient de fait amnistiés, à la seule exception des auteurs de « massacres collectifs, viols et attentats à l’explosifs dans le lieux publics ». Les militaires, policiers et autres gradés qui sont très évidemment responsables des « disparitions », des enlèvements et assassinats, en fait, de personnes seulement soupçonnées de liens avec les islamistes, seraient de même mises à l’abri de poursuites tandis que l’Etat serait explicitement exonéré de toute responsabilité dans cette abomination. Comme le disent les partis d’opposition qui appellent au boycott de ce référendum, ce n’est pas là une réconciliation. C’est une impunité organisée, une sorte d’absolution réciproque des mangeurs d’hommes mais cela étant dit car ce doit être dit, que faire d’autre ? Lorsqu’une période de ce genre s’achève sur une révolution, la Justice peut frapper ou le nouveau pouvoir ouvrir les dossiers avant de les refermer, la vérité établie. Or il n’a pas eu de révolution en Algérie. Abdelaziz Bouteflika, tout élu et réélu qu’il ait été, a été mis en place par une armée qui reste intouchable car elle est le seul vrai pouvoir algérien. Le FLN, l’ancien parti unique qui porte la responsabilité politique de ce drame algérien pour avoir si bien brisé les partis démocratiques qu’il ne restait plus que les islamistes au moment des premières élections libres, garde un puissant appareil et fait partie de la majorité présidentielle. Les islamistes, enfin, qui ne se confondent pas tous avec les égorgeurs, gardent une aura d’opposition radicale. C’est la réalité des rapports de forces. C’est l’Algérie et ce que son président demande aux électeurs, c’est, en fait de le plébisciter, de renforcer son pouvoir en échange, promet-il, des énormes investissements que permettent les rentrées pétrolières. Oubliez, dit-il, laissez-moi faire : la croissance et les emplois arrivent.

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