Même dans l’inquiétude, la France et l’Amérique ne se retrouvent pas. D’un côté, la France craint aujourd’hui que la situation irakienne ne débouche rapidement sur un véritable chaos, qu’il ne s’étende à d’autres pays de la région, que le terrorisme n’en soit renforcé en bien des points de la planète, que l’Irak, en un mot, ne soit désormais gros d’une grave détérioration internationale. Pour la France, Dominique de Villepin l’a redit hier, il est donc plus que temps de laisser les Irakiens se gouverner eux-mêmes, qu’ils élisent, avant la fin de l’année, dit-il, une Assemblée constituante et puissent mettre en place, sans plus tarder, un « véritable gouvernement provisoire », légitimé par les Nations-Unies et bénéficiant de l’appui des Etats proche-orientaux. Pour la France, les Etats-Unis doivent, au plus vite, passer la main à l’Onu à laquelle devrait revenir, explique le ministre français des Affaires étrangères, le commandement d’une « véritable force internationale sous mandat du Conseil de sécurité ». Ce n’est pas le point de vue de Washington. Les Américains craignent aussi un embourbement, cela devient même leur hantise, mais, pour eux, le problème est de mettre enfin Saddam Hussein hors d’état de nuire, de casser les réseaux qu’il animerait, de mettre fin au terrorisme en Irak et de voir, ensuite, sans trop courir à des élections qui donneraient, ont-ils maintenant réalisé, tout le pouvoir aux chiites, 60% de la population. Les Américains veulent, eux, partager les risques, économiques et militaires, enrôler le plus de nouveaux pays et de nouvelles troupes sous leur bannière, élargir leur coalition, mais garder tout le contrôle des opérations et certainement pas le remettre à l’Onu. A leurs yeux, l’Onu pourrait, au maximum, donner un mandat aux troupes qu’ils continueraient de commander seuls. C’est leur dernière proposition, formulée mardi, par le sous secrétaire d’Etat adjoint, Richard Armitage et que Dominique de Villepin vient de repousser de fait, en parlant de cette « véritable force internationale » dont le commandant, comprend-on, pourrait être américain mais aux ordres de Conseil de sécurité et non plus de Donald Rumsfeld, le secrétaire américain à la Défense. Ce n’est évidemment pas la même chose. Inquiétude ou pas, Américains et Français restent sur des positions diamétralement opposées dans lesquelles on retrouve tous les différents de l’année dernière, deux visions divergeantes de ce siècle. Pour les Américains, l’Onu est dépassée. La sécurité internationale doit être assurée par les Etats-Unis, soutenus par des alliés qui s’en remettent à eux alors que, pour la France, c’est le consensus des continents qui doit gouverner le monde. Pour les uns, l’objectif est d’éradiquer militairement le terrorisme. Pour les autres, il est de le juguler par l’affirmation de la loi internationale et le développement de politiques concertées. Pour les uns, il faut qu’il n’y ait qu’une seule tête car c’est la guerre ; pour les autres, le pluralisme est indispensable car sans débat d’idées, sans confrontation démocratique, on ne parviendra qu’à fédérer tous les mécontentements du monde contre un Occident incarné par les Etats-Unis. Le chaos irakien est bien parti pour durer avec, en toile de fond, la grande question – les élections américaines, la présidentielle de l’an prochain.

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