Bouteille à moitié vide ou à moitié pleine, il y a deux manières de voir les choses. La première est qu’il n’y a que dans une démocratie aussi forte que les Etats-Unis, dans un pays où la liberté d’expression, la séparation des pouvoirs, l’indépendance de la Cour suprême et la puissance du législatif sont aussi grandes, que l’on peut voir le Congrès et la presse dévoiler, comme ils le font, l’usage de la torture par les services secrets et parvenir à le restreindre. Beaucoup moins rassurante, la seconde est de constater que, dans un pays comme les Etats-Unis, l’exécutif se bat aujourd’hui, pied à pied, pour garantir à la CIA le droit de torturer alors même que le Département d’Etat, la diplomatie américaine, continue imperturbablement de publier, année après année, son rapport sur le respect des droits de l’homme dans le monde, pays par pays. Arguant que les conventions de Genève ne s’appliquaient pas aux personnes arrêtées dans le cadre de « la guerre contre le terrorisme » au motif qu’elles n’étaient pas des soldats réguliers mais des « ennemis combattants », le département de la Justice avait soutenu, en 2002, que rien de ce qui n’était pas destruction d’organe ne relevait d’une torture illégale. On imagine ce que cela permettait. Mené par John McCain, le candidat républicain à la prochaine présidentielle qui fut lui-même longuement torturé par les Vietnamiens, le tollé fut tel au Congrès que des instructions plus restrictives avaient été publiées en 2004 mais sans que les choses n’en soient vraiment changées. L’affaire avait, donc, été portée devant la Cour suprême qui a arrêté, en 2006, que tous les prisonniers détenus par les Etats-Unis devaient se voir reconnaître la protection des conventions de Genève qui interdisent, notamment, le recours à la torture mais qu’est-ce que la torture ? Chacun le sait, bien sûr. Ce débat est obscène mais, juridiquement parlant, la torture est si difficile à définir que les Conventions de Genève se contentent de parler seulement de « traitements humiliants et dégradants ». Voyant la faille, le Congrès avait alors voté une loi imposant à la CIA de se conformer aux mêmes règles que l’armée à laquelle est interdit l’usage de toute violence dans l’interrogatoire de ses prisonniers. Georges Bush a opposé son veto à cette loi à laquelle il a substitué en juillet dernier, un « executive order », un décret ordonnant à la CIA de se conformer aux conventions internationales. La question de la définition de la torture restant entière - la simulation de noyade en a t-elle une? -, ce décret jouait avec les mots et preuve vient d’en être donnée par une lettre du département de la Justice au sénateur Wyden, un membre de la Commission du renseignement qui lui avait demandé des précisions. « Le fait, lit-on dans cette lettre, qu’une action soit entreprise pour éviter un attentat et non pour chercher à humilier ou abuser serait acceptable aux yeux d’un observateur raisonnable chargé de mesure le degré d’outrage commis ». Traduction: « l’action entreprise », c’est la torture; « l’observateur raisonnable », c’est le département de la Justice. L’exécutif américain considère toujours la torture comme licite et l’on ne voit pas pourquoi la CIA s’abstiendrait d’y recourir.

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