Le Commissaire européen Thierry Breton s’apprête à lancer un plan pour développer l’industrie stratégique des semi-conducteurs sur le continent, l’une des grandes faiblesses européennes dans un secteur devenu vital à l’industrie. L’Europe a-t-elle encore les moyens de ses ambitions ?

Le siège de TSMC, numéro un mondial des semi-conducteurs, à Hsinchu, Taiwan.
Le siège de TSMC, numéro un mondial des semi-conducteurs, à Hsinchu, Taiwan. © AFP / Sam Yeh / AFP

La pandémie, on le sait, a révélé la vulnérabilité de l’Europe dans des secteurs-clés ; et il faudra des années et beaucoup d’investissements pour y remédier. Mais le double choc de l’année écoulée, sanitaire et géopolitique, a eu au moins un avantage : un réveil de l’Europe, une prise de conscience des faiblesses. Pas une interview d’un responsable sans un couplet sur le fait de ne plus être « naïf », comme celle du Commissaire européen Thierry Breton aux « Echos ».

Chargé de la politique industrielle des « 27 », Thierry Breton se lance à l’assaut de l’une des principales faiblesses européennes : la production de semi-conducteurs, ces minuscules pièces en silicium que l’on trouve désormais partout. Depuis plusieurs semaines, il y a une pénurie de semi-conducteurs à l’échelle mondiale, qui a contraint des chaînes automobiles à l’arrêt, et même la fabrication de grille-pains ! Ne me demandez pas pourquoi il y a des semi-conducteurs dans les grille-pains, mais c’est la réalité !

Constat de Thierry Breton : « dans l’industrie des semi-conducteurs, l’Europe s’est laissé distancer. Le manque d’investissements lui a fait prendre du retard ». Sa part dans la production mondiale est passée de 40% à 10% en 30 ans... Ce verdict peut s’appliquer à plusieurs autres filières technologiques, et il est le signe de plus d’une décennie perdue, aveuglée par les miracles des chaines d’approvisionnement à flux tendu.

La production se trouve principalement en Asie à 80%, et plus particulièrement à Taiwan. C’est l’une des particularités de ce secteur : Taiwan, et surtout une entreprise, TSMC, ont un quasi-monopole sur les semi-conducteurs haut de gamme. L’Américain Intel, qui régnait en maître il y a encore dix ans, a été évincé, et TSMC produit 80% des semi-conducteurs les plus sophistiqués. Il s’apprête à produire des semi-conducteurs de 3, puis de 2 nanomètres, l’unité de mesure du secteur, dont l’épaisseur est celle d’un cheveu. A part la Corée du Sud, plus personne ne suit, pas même les Chinois qui sont aujourd’hui privés d’accès par des sanctions américaines.

C’est ce défi que veut relever Thierry Breton pour l’Europe. Il est ambitieux, et sans doute hors de portée dans les dix ans qui viennent, car les investissements nécessaires sont colossaux. 

L’Europe en a-t-elle les moyens ? Alors que la seule TSMC s’apprête à investir 100 milliards de dollars au cours des trois prochaines années, l’Europe ne peut mettre qu’une dizaine de milliards sur la table, doublés par les apports des industriels. Insuffisant pour rattraper le retard.

Donald Trump avait forcé la main à TSMC pour construire une usine en Arizona, un investissement de 12 milliards de dollars. Thierry Breton voudrait amener le Taiwanais à investir aussi en Europe, mais il a reçu hier une fin de non-recevoir : TSMC veut conserver l’essentiel de sa production à Taiwan, l’île revendiquée par Pékin et dont les semi-conducteurs sont l’atout numéro un.

L’Europe a quelques arguments, dont des entreprises comme le franco-italien STMicroelectonics et quelques autres, qui seront associés au plan que le Commissaire européen va lancer le 5 mai pour doubler les capacités de production sur le continent. C’est la dernière chance de viser la souveraineté technologique dans ce secteur-clé, et donc, la souveraineté tout court.

Contact
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.