Les évidences peuvent être trompeuses. L’évidence est que, loin d’être une démocratie, la Russie est entrée, sous Vladimir Poutine, dans une phase de régression autoritaire et que les opposants y sont réduits au silence quand ils ne sont pas purement et simplement assassinés. L’évidence, c’est aussi que l’élection présidentielle d’après-demain n’est qu’un faux-semblant, avec un candidat communiste toléré parce qu’il sent la naphtaline, de vrais candidats empêchés de se présenter, quelques figurants et un candidat déjà élu, Dmitri Medvedev, désigné par Vladimir Poutine auquel la Constitution interdisait de briguer un troisième mandat. Ces évidences rappelées, peut-être ne faut-il pour autant pas se ruer vers la conclusion en ne voyant dans ce futur Président qu’une marionnette, destinée à régner sans gouverner tandis que le Président sortant, futur Premier ministre puisque c’est déjà réglé, garderait tout le pouvoir. Mea culpa, j’ai moi-même cédé à cette hâte, il y a deux semaines, après que Vladimir Poutine eut froidement réécrit la Constitution en déclarant que c’était le chef du gouvernement qui incarnait, en Russie, « le pouvoir exécutif suprême ». Tout semblait alors dit mais, quatre jours plus tard, fait nouveau, coup de tonnerre, Dmitri Medvedev déclarait, lui, comme ça, en passant, que la Russie « a été et restera une République présidentielle (dans laquelle) il ne peut y avoir deux, trois ou cinq centres » de pouvoir. C’était dire qu’il entendait bien être vraiment Président et qu’il n’y aurait pas d’autre pouvoir que le sien. Alors ? Les ors du Kremlin seraient-ils, d’avance, montés à la tête de cet homme d’apparence si pondérée ? Cela seul mériterait attention mais cette déclaration – ce défi car c’en est un – est surtout venue rappeler que les cercles dirigeants russes sont profondément divisés, qu’on s’y déchire même entre services secrets, qu’il y a des courants libéraux et des courants dirigistes et que la Russie, maintenant qu’elle a enterré l’ère Eltsine, qu’elle s’est redonnée un Etat et s’est réaffirmée sur la scène internationale, a des choix à faire. En retard sur toutes les puissances émergeantes, elle ne pourra s’insérer dans le marché mondial qu’en assurant un minimum de sécurité juridique à ses partenaires industriels et commerciaux. En voie de dépeuplement, elle doit sortir de son long cycle dépressif et renouer avec la confiance et la natalité si elle ne veut pas que les immigrants et les marchands chinois annexent, de fait, ses confins orientaux. Occidentalisé par ses élites, hantée tout entière par la crainte de ses pourtours asiatique et musulman, elle peut difficilement continuer à flirter avec l’Iran ou la Chine dans le seul but de rappeler à l’Amérique et à l’Europe qu’elles ne peuvent plus la tenir pour acquise. Une part non négligeable de l’élite dirigeante est consciente de ces problèmes. Cette mouvance a soudain placé ses espoirs en Dmitri Medvedev qui parle soudain beaucoup de « libertés » – « individuelles, économiques et d’expression », dit-il. Ce ne sont pas là les mots favoris de Vladimir Poutine. Il n’est plus impossible qu’une bataille d’idées, et de pouvoir, s’ouvre à Moscou.

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