Comme une porte doit être ouverte ou fermée, la souveraineté ne se divise pas. Un gouvernement est souverain ou ne l’est pas mais ce gouvernement irakien auquel les Etats-Unis ont remis, hier, les commandes d’un pays qu’ils gouvernaient jusqu’alors en direct sera bel et bien à demi souverain. Il ne le sera qu’à moitié puisqu’il n’a pas été mis en place par des élections mais par des forces d’occupation dont il restera dépendant, qu’il n’aura, sur elles, qu’une autorité théorique et devra compter, jusque dans la moindre de ses décisions, avec une ambassade américaine la plus nombreuse du monde, près de deux mille personnes en tout. Ce gouvernement sera pourtant à moitié souverain, aussi souverain qu’une porte peut n’être ni ouverte ni fermée mais entrebâillée, car les Etats-Unis ne pourront pas lui imposer de décisions dont il ne voudrait pas sans violer une souveraineté internationalement reconnue par une résolution de l’Onu, qu’il bénéficie, en ce sens, d’un bouclier juridique, que les Américains n’ont pas intérêt à le décrédibiliser car il est la dernière justification de leur intervention et leur dernière porte de sortie, qu’il voudra, surtout, se légitimer en affirmant son indépendance puisqu’il n’a pas d’autre moyen de durer. Depuis hier, il faut, en Irak, oublier le noir et blanc, les catégories établies, et bien plutôt penser en gris, en camaïeu de gris, en termes de dynamique et d’évolutions possibles dont le Premier ministre, son histoire et sa personnalité, incarnent toutes les possibilités et l’ambiguïté. Iyad Allaoui, 59 ans, est un chiite modéré, chiite mais nullement illuminé par la foi et moins encore partisan d’un régime théocratique, un patricien proche de l’ancienne famille royale installée par la colonisation britannique et ancien membre, en même temps, des services secrets du régime baasiste avec lequel il avait rompu dès 1971. Non seulement il porte en lui toute l’histoire irakienne mais, depuis son exil à Londres, il a constamment travaillé avec les services britanniques et, surtout, américains, au sein desquels il plaidait le renversement de Saddam Hussein par les Irakiens eux-mêmes, de l’intérieur et non pas par une intervention militaire étrangère. En s’appuyant aujourd’hui sur lui, les Etats-Unis reconnaissent ainsi que la stabilisation de l’Irak ne peut venir que des Irakiens et sa montée en puissance marque la victoire de la CIA sur l’équipe Bush qui avait misé, jusqu’à ces derniers mois, sur Ahmed Chalabi, l’homme de l’opposition irakienne qui avait poussé à l’intervention américaine en accréditant les mensonges sur les armes de destruction massive. Iyad Allaoui pense par lui-même. En recourant à lui les Etats-Unis admettent l’ampleur de leurs erreurs mais que veut-il faire ? Il veut, il le dit et le répète, conquérir une autorité en rétablissant l’ordre, remobiliser l’appareil baasiste pour mettre le pays derrière lui en lui assurant la sécurité par tous les moyens, devenir, en 2005, un dictateur légitimé par le suffrage universel, le Poutine de l’Irak. Au point où en est ce pays, ce n’est pas le pire des projets mais, outre qu’il n’a rien à voir avec la démocratie, reste à voir s’il est jouable.

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