Il n’était déjà plus qu’une présence. Condamné vivant au silence de l’au-delà, ce Pape entraperçu, dimanche, à la fenêtre de ses appartements privés était comme déjà mort, présent par son empreinte, encore là par son ombre, mais déjà dans un autre monde et la souffrance qui se lisait sur son visage suscitait forcément une compassion. Pour ceux qui étaient nés en 1978, quand ce cardinal polonais était sorti tout en muscles du silence pesant alors sur l’Europe centrale et lançait son « N’ayez pas peur ! » ; pour ceux qui se souviennent de ce pape revenant en Pologne sous l’Etat de guerre, descendant d’avion et citant la Bible : « J’étais en prison et vous m’avez visité… » ; pour ceux qui avaient bien voulu remarquer que, sitôt la page communiste tournée, Jean-Paul II n’eut de cesse de marteler que ce n’était pas l’homme qui était fait pour l’économie mais l’économie pour l’homme ; pour tous ceux, catholiques ou non, croyants ou pas, d’accord ou en désaccord avec le rigorisme de sa morale individuelle, qui admirent la force de conviction de cet homme, l’émotion était intense mais fallait-il en arriver là ? Ce pape, disent ses plus fidèles, fait de sa souffrance et du spectacle de son effacement un plaidoyer pour la sacralité de la vie. Il témoigne ainsi, disent-ils, contre l’écrasement des plus faibles, des handicapés et des grands vieillards, contre le refus de voir que la valeur d’une vie ne se pèse pas à son rendement. Oui, peut-être… Peut-être est-ce, en effet, le dernier message de Jean-Paul II. Il y aurait en tout cas, là, une cohérence avec ses engagements mais, outre qu’il n’est plus en état de confirmer cette interprétation, le pape n’est pas qu’un homme parmi d’autres. Il est, aussi, figure de proue d’une puissante Eglise, chef d’Etat, investi d’une mission spirituelle et politique. Un pape a des obligations que Jean-Paul II ne peut plus remplir. On ne gouverne pas privé de parole, déchiré de douleurs, épuisé. On ne gouverne pas empêché de le faire sauf à laisser organiser une fiction de normalité à laquelle personne ne peut croire mais à la faveur de laquelle, dans la pire tradition des intrigues de cour, les clans se forment, jouent d’influence et ne se prévalent du souverain que pour mieux maintenir des positions acquises et tenter de prendre la main sur sa succession.C’est évidemment ce qui se passe. C’est ce qui s’est passé à la mort de Franco puis à celle de Tito qui se répète là et cette affreuse comédie risque, à durer, d’effacer par ses mensonges, par la peur de dire ce qui est, le « N’ayez pas peur ! » des débuts, l’essentiel de ce pontificat, le premier message de Jean-Paul II. L’Eglise, en fait, craint le choix qu’elle devra faire entre les deux legs de ce Pape - creuser le sillon du rigorisme et du raidissement identitaire ou creuser l’autre sillon tracé par Jean-Paul II, celui du combat contre la loi du plus fort, contre la loi de la jungle et pour la doctrine sociale de l’Eglise que ce Pape avait remise à l’honneur. Beaucoup plus sûrement que la sacralité de la vie, c’est cette peur d’avoir à trancher en constatant l’empêchement de Jean-Paul II et lui désignant un successeur, qu’illustrent ces faux-semblants du Vatican. L’Eglise se devrait à plus de courage.

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