La répression contre la population civile a fait 114 morts samedi, le plus lourd bilan depuis le coup d’état militaire en Birmanie. Le Français Total est sous pression pour cesser de verser à la junte les royalties et les taxes de l’exploitation pétrolière et gazière.

Un soldat birman tire à balles réelles sur des manifestants, samedi 27 mars à Mandalay. Image tirée d’une vidéo de source anonyme récupérée par l’AFP.
Un soldat birman tire à balles réelles sur des manifestants, samedi 27 mars à Mandalay. Image tirée d’une vidéo de source anonyme récupérée par l’AFP. © AFP / Handout / ANONYMOUS / AFPTV / AFP

La scène a été filmée depuis la fenêtre d’un appartement. On y voit un soldat birman, assis à même la chaussée en terre battue, les jambes écartées pour bien se caler. Il dispose de deux armes, un fusil et une kalachnikov. Il prend le fusil, vise longuement, et tire. Pose son arme et prend l’autre, vise et tire plus rapidement. Et recommence. On ne voit pas les manifestants, on les entend au loin. Le soldat tire froidement contre des civils, il n’est pas en état de légitime défense, il est en mission pour tuer.

C’est ce qui s’est passé samedi dans plusieurs villes de Birmanie, avec le bilan le plus lourd depuis le coup d’état militaire du 1er février : 114 morts en une seule journée. Hier, l’armée a ouvert le feu pour disperser la foule qui s’était rassemblée aux funérailles de l’une des victimes. Pas question de laisser la population pleurer ses morts, dont des enfants, et encore moins de la laisser les accompagner de chants révolutionnaires.

Cette répression insensée connait une escalade constante, sans parvenir à arrêter la résistance à la confiscation du pouvoir par les généraux. La résistance passive se poursuit, et les manifestants continuent de défier les militaires dans la rue, avec des cocktails Molotov et même des arcs et des flèches face aux balles réelles.

Le niveau des condamnations internationales est monté d’un cran, mais rien, à ce stade, qui puisse infléchir le cours des événements.

D’autant que samedi, le jour même de ce « massacre de masse » comme l’a décrit l’ONU, la Birmanie célébrait comme chaque année la journée des forces armées. Le chef de la junte militaire, le général Min Aung Hlaing, a promis dans son discours de nouvelles élections, et a remercié les représentants étrangers présents : huit pays précisément, dont la Russie représentée par son vice-ministre de la défense, la Chine, mais aussi l’Inde qui ne veut pas abandonner le terrain à la Chine, et des pays d’Asie du sud-est. Huit pays dont les représentants assistaient à un défilé militaire pendant que l’armée tirait à balles réelles sur son propre peuple

Deux membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU ont donc assisté à ce défilé d’une armée putschiste en plein massacre : voilà qui augure mal d’une réponse cohérente de la communauté internationale. « La Russie est un véritable ami » s’est exclamé le général Min Aung Hlaing - il fallait l’être, en effet, pour envoyer un ministre en Birmanie dans ce contexte. 

Face à cette impasse prévisible, Tom Andrews, le représentant spécial des Nations Unies pour la Birmanie, a publié ce weekend un communiqué incendiaire contre les militaires birmans, dans lequel il recommande une action : priver la junte militaire des ressources financières du pétrole et du gaz.

Il n’est pas le seul à avancer cette mesure qui, bien plus que les sanctions individuelles prises par les États-Unis et l’Europe, aurait un impact immédiat.

Et au cœur de ce débat, le français Total, qui exploite seul du pétrole et du gaz offshore, fournissant la moitié de l’énergie du pays et qui a versé quelque 229 millions de dollars en taxes et royalties à la Birmanie en 2019. En février, après le coup d’état, Total s’était dit « préoccupé », et avait espéré une sortie de crise « par le dialogue ».

Aujourd’hui que le bilan des victimes dépasse les 400, il devient intenable pour Total de continuer à verser à la junte les dollars qui financeront la répression. Si la compagnie française était vraiment « préoccupée » en février, elle doit agir aujourd’hui.

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