Le pape n’est pas le cardinal qu’il fut avant de succéder à Jean-Paul II. En 2004, le cardinal Ratzinger estimait qu’une entrée de la Turquie dans l’Union européenne constituerait une « grande erreur » car « historiquement et culturellement, disait-il, la Turquie a peu à partager avec l’Europe ». C’était courtois mais net. Cela reflétait, aussi, un sentiment aujourd’hui dominant dans l’Union mais, hier, reçu à Istanbul, Benoît XVI a, au contraire, déclaré vouloir que « la Turquie, charnière entre l’Asie et l’Europe, fasse partie de l’Union européenne » et le père Lombardi, son porte-parole, a enfoncé le clou. « Le Saint Siège, a-t-il dit, encourage le chemin de dialogue, de rapprochement et d’intégration en Europe » de la Turquie « sur la base de valeurs et de principes communs ». La question s’impose donc : pourquoi ? Pourquoi ce revirement en deux ans seulement ? Certains diront que le Pape a voulu faire oublier une conférence dans laquelle il avait semblé assimiler Islam et violence mais, si ce n’était que cela, il lui aurait suffi de dire au Premier ministre turc, comme il l’a fait, qu’il considérait l’Islam comme « pacifique et affectueux ». Benoît XVI a-t-il alors voulu protéger les communautés chrétiennes d’Orient que les troubles et la montée de l’islamisme poussent à l’émigration ? Non, pas non plus, car ce tête-à-queue n’est évidemment d’aucun effet en Irak, au Liban ou en Egypte, pays arabes contrairement à la Turquie qui ne l’est pas. Alors ? Eh bien la réponse est, premièrement, qu’il n’est pas interdit de changer d’avis après avoir réfléchi et, deuxièmement, que Benoît XVI est, désormais, beaucoup plus que le philosophe qu’il a été, qu’il est le Saint-Père et chef d’Etat et doit penser le monde tel qu’il est avec le devoir de le maintenir en paix. Or dès qu’on chausse ces lunettes-là, il devient vite évident qu’une adhésion turque à l’Union, autrement dit une entrée de l’Europe en Turquie, constituerait la plus retentissante des défaites pour les islamistes. Elle viendrait démentir toutes leurs fadaises sur la nécessité de combattre et vaincre l’Occident chrétien pour redonner toute sa place et son éclat à l’Islam. Elle prouverait que le choc qu’ils attisent n’est pas un choc entre religions ou civilisations mais entre tolérance et fanatisme, théocratie et démocratie, libertés et totalitarisme, religieux en l’occurrence. Une intégration à l’Union européenne de la Turquie, pays musulman mais laïc depuis bientôt un siècle, étendrait jusqu’aux confins du Proche-Orient et de l’Asie, les valeurs européennes que la Turquie veut faire siennes et fait siennes depuis si longtemps et réaliserait, par la paix, cet exemple de modernisation de l’Islam que les Américains ont échoué à créer, par la guerre, en Irak. L’enjeu est formidable. Il est historique, décisif, comparable à l’enterrement des guerres entre catholiques et protestants dans l’Europe ancienne et c’est tout simplement cela que le nouveau pape a reconnu, avec la hauteur de sa fonction.

L'équipe
Mots-clés :
Nous contacter
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.