« Nous n’avions même pas de civières ». C’est un médecin qui parle, l’un de ceux qui ont tenté, samedi matin, de sauver les otages de Moscou. Sous couvert d’anonymat car il a peur, bien sûr, il raconte à la Nezavissimaïa Gazeta, l’un des plus courageux des journaux russes, que les services d’urgence ont été mobilisés non pas avant mais après que l’assaut eut été donné, que lorsque les médecins sont arrivés devant le théâtre ils ne savaient rien de l’emploi des gaz, que s’ils avaient su, même le bouche à bouche aurait sauvé des vies. « Si nous avions su ! », dit-il effondré mais plus le temps passe, plus l’évidence s’impose. Le sort des otages n’a été que la dernière préoccupation du Kremlin. Ce qui comptait, c’était de montrer que la Russie ne reculerait pas, ni cette fois-ci ni une autre, de faire une démonstration de force, de tuer les terroristes, pour l’exemple, fût-ce en sacrifiant des innocents. C’est là qu’était la priorité. Les otages comptaient si peu qu’on n’avait pas prévu l’intervention immédiate des médecins car, avant qu’ils ne soient présents, il fallait liquider les terroristes, leur loger une balle dans la tête alors même qu’ils étaient tétanisés par les gaz. Une caméra, samedi matin, a saisi l’un de ces moments. Tandis que des policiers évacuent des otages à bout de bras, on traîne au sol un terroriste inanimé, on l’entraîne vers un recoin et l’achève. Diffusée par TF1, l’image dit tout mais que dire de ces scènes atroces où l’on a ensuite vu les familles des otages se presser, désespérées, sans aucune information, devant les hôpitaux dont on les repoussait ? Qu’en dire si ce n’est que, les terroristes tués, l’unique souci des autorités russes fut de retarder la publication du nombre des victimes, des victimes de ce sauvetage au gaz de combat en l’honneur desquelles elles décrétaient un jour de deuil sans révéler la composition des produits qui les tuaient et continuent de les tuer ? Peut-être, on n’en doute mais peut-être, n’y avait-il pas d’autres moyens que ces gaz pour éviter un carnage encore plus effroyable mais ni ces exécutions sommaires ni, surtout, ce mépris des otages et de leurs familles ne sont en quoi que ce soit justifiables. Ce n’est pas l’ordre et la loi qui ont triomphé là. Ce n’est pas l’Etat et moins encore l’Etat de droit. C’est la sauvagerie, la jungle, une barbarie qui ne saura jamais répondre au terrorisme car lorsque les Etats se mettent au niveau des terroristes, agissent hors la loi et sans souci d’humanité, ils adoptent, généralisent, banalisent la violence politique. « Culture russe », dit-on, mais non ! C’est d’un retour aux méthodes soviétiques qu’il faut parler, d’un Président, Vladimir Poutine, formé par le KGB, fier d’en avoir fait partie, qui avait délibérément relancé la guerre de Tchétchénie pour accéder au pouvoir et dont la brutalité vient d’éclater au grand jour. La Russie régresse et le plus terrible est qu’elle n’est pas la seule. Les Etats-Unis, eux aussi, foulent aux pieds le droit depuis un an en maintenant au secret, en embastillant à Guantanamo, leurs prisonniers afghans. Face au terrorisme, sous prétexte d’attentats, la Raison d’Etat progresse, l’Etat de droit régresse.

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