Il est rare qu’un responsable d’une agence de l’Onu prenne le contre-pieds d’une grande puissance, notamment pas des Etats-Unis. Comme l’avait fait son prédécesseur dans les mois qui avaient précédé la guerre d’Irak, Mohammed El Baradei, directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique, vient pourtant de s’inscrire, hier, en faux, contre la Maison-Blanche à propos de l’Iran. « Il y a toujours beaucoup de points d’interrogation mais avons-nous vu, en Iran, les éléments nucléaires qui peuvent être rapidement transformés en armes ? », a-t-il demandé sur CNN. « Non », a-t-il répondu. « Avons-nous vu un programme actif de militarisation du nucléaire ? », a-t-il poursuivi. « Non », a-t-il encore répondu avant d’ajouter : « Même si l’Iran essayait d’obtenir une arme nucléaire, il lui faudrait encore quelques années au moins pour y parvenir » et c’est donc, à ses yeux, à une « diplomatie créative » qu’il faut recourir. Mohammed El Baradei souhaiterait, autrement dit, que les Etats-Unis prennent moins, vis-à-vis de l’Iran, leur trajectoire irakienne et s’inspirent plus des succès qu’ils ont engrangés avec la Corée du Nord en semblant obtenir sa renonciation au nucléaire en échange de concessions économiques et politiques. Le fait est que le directeur de l’Agence a largement raison puisque personne, pas même aux Etats-Unis, ne craint que Téhéran ne puisse disposer de la bombe avant cinq ou six ans et que les sanctions, celles qu’a prises l’Onu comme celles qu’ont décrétées les Etats-Unis et que la France souhaite voir adopter par l’Union européenne, peuvent faire très mal à la République islamique mais ne l’amèneront pas, en elles-mêmes, à renoncer à ses ambitions. Le bâton n’y suffira pas. Il faut aussi la carotte, comme vis-à-vis des Nord-Coréens, c’est-à-dire, en l’occurrence, que Washington accepte de voir que l’Iran est d’ores et déjà, avec la Turquie, la première puissance de la région, que les ayatollahs aspirent à voir reconnaître et consacrer cette place, qu’ils veulent obtenir l’assurance que l’Amérique ne tentera pas de renverser leur régime et qu’on peut raisonnablement tabler qu’ils accepteraient, à ces conditions, de devenir partie prenante à une stabilisation du Proche-Orient à laquelle ils auraient alors intérêt. Beaucoup des dirigeants iraniens, la majorité d’entre eux en fait, seraient prêts à un accord sur ces bases et il n’est que trop vrai que la Maison-Blanche met beaucoup trop de lenteur et de timidité à explorer cette possibilité. Tout cela est exact mais le directeur de l’AIEA a en revanche tort de laisser croire, ou entendre, que les choses pourraient être simples avec seulement un peu d’intelligence. Elles ne le sont pas car tout ce qui apaiserait les relations avec l’Iran les compliquerait avec les autres pays de la région, Arabie saoudite en tête, et parce qu’il est extrêmement difficile de négocier avec un pouvoir divisé au sein duquel les plus extrémistes sont tout prêts à jouer la surenchère. Les mouvements ne peuvent qu’être lents et, en attendant, le programme nucléaire iranien a trop d’ampleur pour n’avoir que des fins civiles.

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