C’est comme si on rembobinait le film. Il y a bientôt un an, l’impudence de l’immixtion russe dans la campagne présidentielle ukrainienne, les fraudes des deux tours et la tentative d’empoisonnement dont avait été victime Viktor Iouchtchenko, le plus pro-occidental des deux candidats en lice, avaient fait descendre l’Ukraine dans la rue. Campant jour et nuit en plein cœur de Kiev, des dizaines de milliers de manifestants avaient obtenu l’annulation des résultats et ainsi permis l’élection de l’homme dont ils scandaient le nom – « Iou-tchen-ko », depuis deux mois. Pour s’être crue trop forte, capable de dicter leur vote à ses voisins et ses anciens féaux, la Russie avait fait basculer l’Ukraine hors de sa zone d’influence, la jetant dans les bras d’une Union européenne qui n’avait, pourtant, rien demandé. Puis les mois ont passé et les réalités que la brutalité de Vladimir Poutine avait occultées ont resurgi. C’est à Kiev que la Russie a été baptisée, il y a plus d’un millénaire. Non seulement l’Ukraine est le berceau de la Russie, non seulement on y parle plus russe qu’ukrainien, non seulement les familles mixtes, des deux côtés de la frontière, se comptent par millions mais l’Ukraine a besoin de l’énergie russe, pétrole et gaz, la majeure partie de son industrie dépend de la Russie et le marché russe est le débouché naturel de son agriculture dont l’Union européenne et ses productions excédentaires n’ont nullement besoin. Plus déterminant encore, l’Union européenne est entrée en crise au moment même où l’Ukraine venait frapper à sa porte et, parallèlement, englués en Irak et bien incapables d’ouvrir d’autres fronts, les Etats-Unis n’étaient pas plus à même que l’Europe, encore moins même, de prendre l’Ukraine en charge. L’Ukraine s’était affranchie d’une tutelle politique mais elle ne pouvait ni passer à l’Ouest ni faire comme si les liens qui l’unissent à la Russie n’existaient plus et une crise politique a soudain précipité les choses. Début septembre, Viktor Iouchtchenko s’est séparée de Ioulia Timochenko, son alliée de la révolution orange dont il avait fait son Premier ministre. Ils étaient en désaccord sur le rythme de la libéralisation économique, liés à des milieux d’affaires rivaux et se faisaient, surtout, trop d’ombre. Les amis d’hier sont devenus les ennemis d’aujourd’hui et comme les députés favorables à Ioulia Timochenko refusaient d’accorder leurs voix au successeur choisi par Viktor Iouchtchenko, le chef de l’Etat a trouvé les appuis nécessaires dans les rangs des partisans de son adversaire de l’automne dernier, celui que Vladimir Poutine avait soutenu. La boucle est bouclée. Iouri Ekhanourov, le nouveau Premier ministre sera reçu demain à Moscou mais qui l’y a précédé, dès le week-end dernier ? Ioulia Timochenko car en mars prochain les Ukrainiens élisent un Parlement qui aura l’essentiel des pouvoirs et que le vote de l’Ukraine orientale, la partie la plus pro-russe du pays, sera décisif. La Russie reprend pied en Ukraine et, dans le même temps, les Etats-Unis vont quitter une autre ancienne république soviétique, l’Ouzbékistan qui les a priés de déménager leurs bases car ils avaient protesté contre la répression des manifestations démocratiques du printemps dernier. Sur les décombres d’un empire, une zone d’influence se reconstitue.

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