Ce pouvait être, pour la Turquie, le plus redoutable des choix. D’un côté, l’armée que la loi fait gardienne de la laïcité, une armée qui a organisé, depuis 1960, trois coups d’Etat et forcé un gouvernement à la démission et qui menaçait, depuis vendredi soir, de recourir à la force pour empêcher l’élection d’un Président islamiste. De l’autre, un gouvernement issu des urnes, un gouvernement démocratique et proeuropéen mais contrôlé par le parti de la Justice et du développement, l’AKP, parti qui se définit aujourd’hui comme « conservateur démocrate » mais qui est issu des courants islamistes et veut porter l’un de ses membres à la présidence, le ministre des Affaires étrangères Abdullah Gul. D’un côté, donc, le danger d’un recul de la démocratie ; de l’autre, d’une érosion de la laïcité et d’une islamisation rampante car le chef de l’Etat turc a d’importants pouvoirs de nomination, que l’épouse d’Abdullah Gul porte le voile et que l’AKP aurait, avec sa nomination, une complète main mise sur le pays, gouvernement, Parlement et Présidence. C’était Charybde et Scylla mais, hier, une troisième Turquie est entrée en scène. Qu’importe la querelle des chiffres. Sept cent mille personnes selon les autorités, un million selon la presse turque, une gigantesque marée humaine a déferlé, hier dans les rues d’Istanbul pour défendre la laïcité, une foule jeune, joyeuse et rouge comme le drapeau national que chaque manifestant ou presque agitait à bout de bras. Réunie à l’appel de quelque six cents associations, soutenue par les syndicats et le patronat, c’était la Turquie du XXI ième siècle, un pays moderne, démocratique, tourné vers l’Occident et en pleine croissance économique. « La Turquie est laïque et le restera », « Main dans la main contre la charia », proclamaient les banderoles mais cette manifestation n’avait rien, pour autant, d’un appel à l’armée. « Ni généraux ni religieux », « Ni charia ni coup d’Etat » entendait-on au contraire car l’objectif des manifestants était précisément d’éviter ces deux dangers en montrant à l’armée qu’elle n’avait pas besoin de sortir de ses casernes et à l’AKP qu’il ne pouvait pas abuser de sa majorité parlementaire pour faire sortir la religion des mosquées. La semaine dernière, déjà, une manifestation de 500 000 personnes à Ankara avait dissuadé le Premier ministre, Recep Erdogan, de se présenter lui-même à la présidence mais que se passera-t-il maintenant ? La Cour constitutionnelle dira sous peu si l’opposition parlementaire peut ou non bloquer l’élection d’Abdullah Gul en ne participant pas au vote et empêchant ainsi l’AKP de réunir le quorum. Si elle donne raison à l’opposition – ce qui est très possible – la Turquie va vers des élections anticipées. L’AKP ne représente qu’un tiers de l’électorat mais reste à voir si les partis laïcs, droite et gauche, sauront trouver la même unité que les manifestants d’hier.

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