En Chine, tous les dissidents ne sont pas des héros populaires. A tort mais c’est ainsi, beaucoup d’entre eux paraissent trop utopistes pour que l’écho de leurs combats se fasse entendre au-delà de milieux restreints mais Chen Guangcheng bénéficie, lui, d’une véritable aura auprès de ses compatriotes.

Avocat autodidacte et aveugle, lunettes noires et très beau visage, ce quadragénaire s’est fait connaître en défendant les droits des handicapés et la cause de femmes victimes, au nom de la régulation des naissances, de stérilisations ou d’avortements forcés. Ses batailles suscitent tant l’adhésion qu’il est arrivé que les autorités centrales lui donnent raison mais les autorités locales qu’il a mises en cause ne le lui ont jamais pardonné et, après avoir passé quatre ans en prison, il était en résidence surveillée, harcelé et régulièrement passé à tabac dans son village du Shandong.

Il aurait pu finir par tomber dans l’oubli mais Chen Guangcheng a feint d’être malade et s’est alité, a endormi la vigilance de ses gardiens et sauté, il y a huit jours, un mur de deux mètres avant de franchir une rivière à la nage et d’appeler des amis qui sont venus le chercher en voiture et l’ont conduit jusqu’à Pékin, 500 kilomètres en 3 jours par des routes détournées.

Il y a été caché et tout dit qu’il se trouve aujourd’hui réfugié à l’ambassade des Etats-Unis. L’incroyable épopée de « l’avocat aux pieds nus » est ainsi devenue, ce week-end, une affaire d’Etat, aussi embarrassante pour Washington que Pékin. L’ambassade américaine pouvait difficilement lui refuser l’asile sans que cela ne devienne, en pleine campagne présidentielle, un scandale majeur aux Etats-Unis où Républicains et Démocrates l’auraient violemment reproché à Barack Obama mais Hillary Clinton est attendue jeudi en Chine pour un sommet annuel qui s’annonçait déjà difficile.

Les Américains auraient besoin de l’appui diplomatique des Chinois sur les dossiers syrien, iranien et nord-coréen mais, depuis la rupture sino-soviétique des années 60, jamais la Chine et la Russie n’ont été aussi proches sur la scène internationale. Entre Washington et Pékin, les contentieux économiques et monétaires demeurent lourds. La concurrence chinoise est si ravageuse pour l’industrie américaine qu’elle est devenue l’un des problèmes intérieurs les plus brûlants aux Etats-Unis qui ne peuvent cependant pas se passer de la souscription de leurs emprunts par la Chine qui est aujourd’hui leur banquier.

Les Chinois, de leur côté, n’ont pas plus intérêt à durcir leurs relations avec cet incontournable client qu’est l’Amérique qu’à trop faire parler du sort de Chen Guangcheng, déjà bien trop populaire à leurs yeux. De discrets contacts seraient déjà en cours pour régler le problème au plus vite mais cet indomptable refuserait de partir pour les Etats-Unis et voudrait obtenir des autorités chinoises des garanties de sécurité qu’elles ne pourraient pas lui donner sans encore augmenter son prestige. Pour tout compliquer, le parti chinois est dans une année de transition. La guerre des clans fait rage et toute solution, s’il y en a une, viendra alimenter cette bataille au sommet. Ce héros aux pieds nus a mis deux superpuissances dos au mur.

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