Un accord, cela se respecte. En décembre dernier, après quatre décennies de rapprochements et d’engagements toujours plus précis, les vingt-cinq dirigeants de l’Union européenne s’étaient mis d’accord avec la Turquie pour ouvrir avec elle, en octobre prochain, des négociations en vue de son adhésion. Sur la base de cet accord et de la valeur de la signature européenne, la Commission a donc confirmé hier que ces négociations s’ouvriraient bien à la date convenue mais cela signifie-t-il pour autant que la Turquie pourrait un jour devenir, dans une douzaine d’années au minimum, membre de l’Union ? Théoriquement, oui, mais, dans les faits, tout s’y oppose. Le naufrage du projet constitutionnel, d’abord, a plongé l’Union dans une crise dont elle mettra longtemps à se remettre. L’heure est aux incertitudes, au désarroi, aux querelles ouvertes et, tant que l’Europe n’aura pas au moins esquissé les voies d’un rebond de son projet d’unification, ses portes ne pourront pas s’ouvrir – c’est logique – à de nouveaux pays avec lesquels les négociations n’ont pas même commencé. Dans le cas de la Turquie, ce sera d’autant plus difficile - deuxième raison – que deux des défenseurs les plus convaincus de cette adhésion, Gerhard Schröder et Jacques Chirac, devraient bientôt quitter la scène politique. Le premier devrait perdre les élections anticipées de septembre qu’il a lui-même décidé d’organiser tant sa marge de manœuvre s’est réduite. Le second ne devrait vraisemblablement pas briguer un troisième mandat qu’il aurait peu de chances de remporter et les candidats qui semblent, aujourd’hui, les mieux placées pour leur succéder, Angela Merkel en Allemagne et Nicolas Sarkozy en France, sont des adversaires déclarés de l’entrée de la Turquie dans l’Union. La première ne sera bien sûr pas éternellement aux commandes. Le second peut évidemment perdre son avance dans les sondages mais, outre que la probabilité de les voir gouverner dans les mêmes années n’en est pas moins grande, l’opinion européenne est très largement défavorable à l’idée même d’une adhésion turque. C’est la troisième raison, la plus forte, qui s’oppose à cet élargissement car aucun des arguments en faveur de la Turquie ne convainc les Européens ni la possibilité qu’il y aurait là d’européaniser un grand pays musulman laïc et depuis longtemps ancré à l’Occident, ni la chance que l’Europe aurait ainsi de réussir par la paix ce que les Américains échouent à faire par la guerre en Irak, ni la foliequ’il y aurait à humilier un grand pays qui n’aspire qu’à nous rejoindre, à le rejeter parce qu’il est musulman et à le dresser en conséquence contre l’Europe. Les Européens ne voient pas que la Turquie est un pays en pleine croissance et s’ils craignent le plombier polonais, ils ont encore bien plus peur des maçons turcs. En douze ans, bien des choses peuvent changer. L’Europe peut reprendre confiance en elle-même et l’Union se remettre sur ses rails. C’est possible. Il faut l’espérer et y travailler mais jamais des négociations d’adhésion ne se seront ouvertes sous d’aussi mauvais auspices.

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