Ce n’est pas pour rien que les espions ont inspiré tant de grands romanciers. La dissimulation, l’art de la double vie, cet héroïsme et ces failles humaines que les services savent exploiter sont de formidables ressorts littéraires mais, là, non, on ne voit pas. Sauf révélations à venir, ce réseau russe que le FBI vient de démanteler et déférer à la justice américaine ne pourrait inspirer, si réel qu’il ait été, qu’une farce sur la vanité du renseignement. Pas de grand secret transmis à Moscou, pas même un petit, pas de taupe à la Maison-Blanche, pas de chantage exercé sur l’inventeur d’une nouvelle arme, rien qu’une bande de pieds nickelés sans brio qui auraient disposé de codes et d’ordinateurs dont on ne sait pas très bien ce qu’ils ont fait. Peut-être se rodaient-ils et s’apprêtaient-ils à pénétrer le Pentagone. Peut-être auraient-ils pu devenir vraiment dangereux mais s’ils avaient été repérés depuis si longtemps par les services américains, s’ils étaient, comme il semble, sous étroite surveillance, pourquoi n’avoir pas attendu pour en savoir plus plutôt que de les accuser non pas même d’espionnage mais de « conspiration pour agir en tant qu’agents illégaux de la Fédération de Russie sur le territoire des Etats-Unis » ? On ne comprend pas. On comprend d’autant moins que ce coup de filet sans nécessité intervient dans une période de réchauffement des relations américano-russes. Il y a quelques jours encore, Barack Obama et Dmitri Medvedev partageaient des hamburgers avec force sourires. Les Etats-Unis ont renoncé à déployer des systèmes antimissiles en Europe centrale et à intégrer l’Ukraine et la Géorgie à l’Otan. La Russie, en retour, prête la main aux Américains contre les ambitions nucléaires de l’Iran. Revenue de l’illusion de puissance que lui avait donnée l’envol des cours pétroliers et rassurée par Barack Obama, la Russie souhaite désormais s’inscrire dans le monde occidental pour moderniser ses infrastructures et relever son économie. Pour l’Amérique et la Russie, qui, dès hier, s'employairnt à calmer le jeu, il y a là un enjeu stratégique de long terme que l’évidente existence des réseaux que l’une et l’autre entretiennent sur le territoire de l’autre ne saurait contrarier tant que les choses vont aussi peu loin que dans ce cas, alors pourquoi ? Pour les Russes, l’explication est claire. Les sous-entendus de leur ministre des Affaires étrangères ont été rapidement explicités par des porte-parole officieux aux yeux desquels tout le monde ne serait pas ravi à Washington du rapprochement avec la Russie. Des pans entiers des services en seraient restés, disent-ils, à l’idée que l’ennemi est russe et, accessoirement, ne voudraient pas voir leur emploi menacé. La droite américaine, ajoutent-ils, ne voudrait pas abandonner cet ennemi extérieur contre lequel il est commode de maintenir une mobilisation du pays. Certains, murmurent-ils, n’auraient pas été malheureux d’embarrasser Barack Obama en montrant que cette Russie à laquelle il a tendu la main s’emploierait toujours à affaiblir l’Amérique. Là, l’affaire se corse. Un vrai roman s’esquisse. On passe de la farce à John le Carré.

L'équipe

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.