Vu de l’étranger, l’Iran, c’est un homme, Mahmoud Ahmadinejad, ce Président qui n’a que Dieu à la bouche, vitupère l’Onu et l’Occident et voudrait, dit-il, rayer Israël de la carte. Vu de Téhéran, c’est tout autre chose. Il y a quelques années encore, ici, la peur se sentait dans la rue, à une manière de marcher, la tête dans les épaules et le regard lointain, comme pour échapper à la réalité. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Journalistes et intellectuels sont toujours sous surveillance, harcelés, souvent jetés en prison, voire violemment agressés. Pour les femmes, le voile est toujours la règle mais outre que ce voile remonte toujours plus haut et se fait instrument de coquetterie, garçons et filles osent se parler en public, marcher ensemble et l’on sent, partout, l’essor d’une classe moyenne qui bouillonne sous le carcan religieux. On sent à la fois les effets d’un décollage économique et des huit années de présidence de Mohammad Khatami, l’homme qui prônait si fort le « dialogue des civilisations » et voulait ouvrir son pays, aux libertés et au monde. L’Iran bouge mais alors pourquoi a-t-il élu, il y aura bientôt un an, cet intégriste, mystique et tellement inquiétant ? La réponse est que Mahmoud Ahmadinejad a profité de l’incroyable division des forces de changement. Ce n’est pas qu’il ait enthousiasmé son pays mais il y avait tant de candidats réformateurs au premier tour, toutes les nuances de l’ouverture, qu’il s’est retrouvé, au second tour, face à un cheval de retour, Hachemi Rafsandjani, 70 ans, pilier d’un régime dont il est le Talleyrand, habile, cynique et deux fois Président avant Khatami qui, lui, ne pouvait plus se représenter. Devant un tel choix, beaucoup d’électeurs sont restés chez eux, refusant de faire la part du feu en allant donner leurs voix à Rafsandjani. C’est cette abstention qui a permis la victoire d’Ahmadinejad pour lequel ont voté les plus démunis qu’ils défendaient lorsqu’il était maire de Téhéran. Il est maintenant Président mais on ne peut pour autant oublier ni les vraies aspirations du pays, ni le fait que son adversaire du deuxième tour, Rafsandjani, avait fait toute sa campagne, parce qu’il était conscient de l’état de l’opinion et des besoins du pays, sur l’intégration de l’Iran à l’économie mondiale, la libéralisation des mœurs, le « renforcement de la liberté d’expression » et le « développement de relations économiques et politiques avec les pays industrialisés ». Il s’en est fallu d’un cheveu que l’Iran soit tout différent de ce qu’il est aujourd’hui mais les forces de changement n’ont pas disparues avec cette élection. Au sein même du régime, elles existent, agissent et s’inquiètent ouvertement des provocations de Mahmoud Ahmadinejad. Non seulement l’Iran ne se réduit pas à ce Président mais il y a, en ce moment même, une féroce lutte d’influence à Téhéran dont la crise nucléaire est maintenant le premier enjeu. Beaucoup des hommes du régime veulent un compromis avec le Conseil de sécurité. Ils y travaillent, mais si la chose est rassurante, elle complique en même temps la donne car il est difficile aux grandes puissances négocier avec pour interlocuteur une bataille en cours, dont on ne sait pas encore qui la gagnera. Bernard Guetta, en direct de Téhéran.

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