Un article du Herald Tribune reflétait bien, hier, l’effarement de la presse étrangère devant la bataille du CPE. Titré « La simplicité des 4 règles pour licencier un salarié en France », il détaillait avec une ironie glacée le licenciement économique, la faute grave, l’arrangement financier et la mise au placard mais ce sont les quelques lignes d’introduction qui disaient tout. Lisons : « Le gouvernement français veut faciliter le licenciement des jeunes travailleurs. La logique est que, plus le licenciement est aisé, plus l’embauche l’est car qui voudrait ajouter des gens à la liste du personnel s’il est difficile et coûteux de revenir sur une erreur ? ». C’est tout. Cela relève de la simple évidence pour ce journal et tant d’autres mais pourquoi ce qui paraît indiscutable ailleurs semble, au contraire, éminemment discutable en France ? La réponse est qu’il y a un formidable décalage entre ce qui est devenu l’idéologie dominante de ce début de siècle et ce qui demeure, en France, un modèle social auquel le pays, on le voit bien, ne veut pas renoncer. Du New Deal, décrété pour sortir l’Amérique de la crise de 29, au triomphe, après la guerre, de l’Etat-Providence dans toutes les démocraties développées, les idées qui avaient dominé la seconde moitié du XX° siècle étaient celles du consensus et de la protection sociales. Le débat ne portait, alors, que sur les chiffres, nombre de semaines de congés ou montant d’allocations, mais jamais sur le principe même de la protection, idéologie dominante d’une époque où l’on s’accordait, bon gré, mal gré, sur le fait que les droits et les avantages des salariés profitaient à l’entreprise et à l’économie en créant de la confiance, de la stabilité et du pouvoir d’achat. Et puis, tout a changé. Tout a changé car, de la moitié des années 70 à la fin des années 80, le monde a connu une nouvelle révolution industrielle et le communisme s’est écroulé tandis que la protection sociale et les avancées médicales avaient allongé la durée de la vie. D’un coup, la peur du communisme n’était plus là pour inciter le Capital à passer des compromis avec le Travail ; le bouleversement technologique enterrait la stabilité de l’emploi ; l’élévation du niveau de santé, enfin, mettait à mal le financement des retraites et de la sécurité sociale. Tout a changé et c’est dans ce contexte que d’autres idées se sont petit à petit imposées, celle des libéraux qui professent que la protection sociale ralentit la croissance en alourdissant le coût du travail et freinant la création d’entreprises ; que l’Etat n’est pas la solution mais le problème et que seule la liberté d’entreprendre et le risque individuel - le contraire de la protection collective - peuvent relever les défis d’un temps nouveau. Toute l’Europe est rétive à ces idées devenues reçues dans le reste du monde mais c’est en France qu’elles provoquent le plus d’oppositions. La France, question de regard, est soit à l’arrière-garde d’un combat perdu soit à l’avant-garde de combats à venir mais la certitude est que la France seule ne pourra pas renverser le courant en faveur de la régulation. Seule l’Europe aurait la taille nécessaire pour le faire mais l’Europe est aujourd’hui enlisée.

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