Kadhafi n’est pas déjà tombé. Il a, au contraire, fait reculer hier la contre-offensive d’insurgés manquant cruellement d’armes et d’entrainement. Si des défections ne viennent pas miner le pouvoir libyen de l’intérieur, ce conflit pourrait se prolonger de plusieurs semaines mais il n’est pas nécessaire d’en attendre la fin pour en tirer une conclusion au moins. L’Europe, en l’affaire, a fait ses premiers pas d’acteur de la scène internationale. « Quoi ?!!! Comment ?!!! », s’écrieront bien des gens de toutes les cases de l’échiquier politique en rétorquant que si l’Europe a fait là quelque chose, c’est étaler ses divisions et démonter son incapacité à mener seule, sans les Etats-Unis, une opération militaire pourtant limitée. Ils auront raison. L’Europe a également fait cela mais ni ces divisions ni cette incapacité ne sont nouvelles alors que l’on n’avait encore jamais vu des Européens – la France et la Grande-Bretagne en l’occurrence – prendre l’initiative de mobiliser, en même temps, les Etats-Unis et la Ligue arabe, sommer l’Onu d’agir, la convaincre de voter une résolution permettant aux pays qui le voudraient de protéger « par tous les moyens » un peuple bombardé par son propre gouvernement et, sitôt cette résolution adoptée, passer à l’action. Certes, dira-t-on, mais ce n’est précisément pas l’Europe, l’Union européenne, qui a agi mais deux seulement de ses trois principales puissances. C’est un fait, mais le fait est aussi que la politique étrangère européenne n’en est qu’à ses balbutiements institutionnels et que tous les grands tournants de l’Europe ont toujours été impulsés par une avant-garde de quelques uns de ses Etats. L’affaire libyenne ne déroge pas à cette règle et, quels qu’aient été les crêpages de chignon entre Européens, l’avant-garde franco-britannique non seulement ne s’est fait ni bloquer ni désavouer par un seul autre pays de l’Union mais elle a bel et bien réussi à faire de l’Europe une puissance à même d’infléchir le cours de l’histoire en apportant un appui essentiel au printemps arabe. C’est le résultat qui compte et ce résultat n’est pas qu’un coup diplomatique éphémère pour trois raisons. La première est que, si Paris et Londres ont pu jouer ce rôle, c’est que les Etats-Unis sont las de leurs interventions extérieures, que leurs Finances ne leur permettent plus de les multiplier et qu’ils sont désireux de voir leurs alliés, l’Europe au premier chef, se charger eux-mêmes de leurs problèmes de voisinage. La deuxième est que la géographie compte en politique et que rien de ce qui se passe sur les autres rives de la Méditerranée, de ce lac intérieur, ne peut laisser les Européens indifférents. La troisième est qu’il était de l’intérêt de tous les Européens de ne pas laisser écraser cette insurrection, de ne pas laisser se restaurer, dans le monde arabe, le face-à-face mortifère entre islamistes et dictatures et de saisir la chance qui s’offre aujourd’hui d’un partenariat avec le Maghreb et le Machrek. En désaccord sur les moyens à mettre en œuvre, les Européens le comprenaient. Tous comprenaient ce que la géographie et leurs intérêts communs leur commandaient et c’est sur ces bases-là que se bâtit une politique étrangère.

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