Tout dépend maintenant de la Russie. Pour ce qui est des Ukrainiens eux-mêmes, le danger de voir leur pays se déchirer, plonger, peut-être dans la guerre civile, ce spectre de la partition qui se profilait depuis trois jours, a soudain conduit à un réflexe de survie. Le ministre de la défense, le général Kouzmouk, a condamné les appels à la sécession des régions orientales en rappelant que l’armée restait garante de « la stabilité, de la souveraineté et de l’intégrité territoriale » de l’Ukraine. Le Président sortant, Léonid Koutchma, n’a, lui pas seulement jugé « inacceptable » toute idée de partition mais fini surtout, par déclarer, comme l’opposition, qu’il fallait un nouveau second tour si l’on voulait « préserver la paix et bâtir une société de droit ». Le propre directeur de campagne de Viktor Ianoukovitch, du candidat déclaré gagnant par la Commission électorale, s’est lui, aussi rangé à cette idée, rompant avec son camp et qualifiant de « folie » les tentations sécessionnistes. Dans l’autre camp, celui de Viktor Iouchtchenko, du candidat soutenu par les manifestants, la député Ioulia Timochenko, la pasionaria des meetings, a enfin accordé une longue interview à la radio Echo de Moscou pour expliquer qu’une victoire de l’opposition ne menacerait pas les intérêts russes en Ukraine et qu’il était parfaitement envisageable de faire du russe la seconde langue officielle de l’Ukraine et de reconnaître la double nationalité aux Russes ukrainiens. Hier, la Raison a marqué des points en Ukraine mais elle ne pourra vraiment prévaloir que si la Russie aussi joue la détente. Théoriquement, rien ne lui interdit ce choix puisque Viktor Iouchtchenko ne lui est nullement hostile, qu’il est orthodoxe, d’une famille russophone et que la Russie a autant besoin de l’agriculture ukrainienne que l’Ukraine du gaz et du pétrole russes. Quelles que soient les évolutions politiques des deux pays, ils sont économiquement complémentaires, toutes les négociations sont possibles mais, premier problème, Vladimir Poutine s’est si publiquement engagé en faveur de l’autre Viktor qu’il lui est difficile d’accepter sa défaite sans perdre la face en Russie même. La difficulté n’est pas seulement psychologique. Elle est politique car, deuxième problème, Vladimir Poutine a si bien fait de cette présidentielle ukrainienne un référendum pour ou contre la Russie que l’immense majorité des Russes est convaincue que c’était bien le cas et aurait le sentiment de perdre l’Ukraine, de la laisser partir à l’Ouest, si Viktor Iouchtchenko devenait finalement président. Pour un pays qui a du, d’un coup, abandonner l’empire soviétique et celui des tsars, pour un pays qui avait élu Vladimir Poutine parce qu’il lui avait promis que se frontières ne reculeraient plus, fût-ce en Tchétchénie, la pilule est dure à avaler. Plus encore que l’erreur de son ingérence en Ukraine, Vladimir Poutine paie là sa réthorique nationaliste et son refus de traiter avec les Etats sortis de l’URSS, avec « l’étranger proche », dit-on à Moscou, comme avec des Etats pleinement indépendants. C’est tout le poutinisme qui est mis en question par cette crise ukrainienne et c’est cela qui complique tout.

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