A quoi cela servait-il ? Où était l’utilité, économique, politique ou morale, d’aller introduire dans un texte de loi sur les rapatriés et les harkis adopté en février dernier un alinéa édictant « les programmes scolaires reconnaissent le rôle positif de la présence française Outre-mer, notamment en Afrique du Nord » ? Et où était, hier, la nécessité, pour l’Assemblée nationale, de refuser la proposition socialiste, soutenue par l’UDF et le Parti communiste, de supprimer cet alinéa qui n’avait pourtant aucune raison d’être ? Il n’en a aucune car une loi, d’abord, doit avoir un sens, signifier quelque chose. Or que signifient ces mots de « rôle positif » ? De quel point de vue ? Pour qui ? En quoi ? A quel terme ? Où et à quel moment puisqu’il y eut, bien sûr, différentes époques de la colonisation et que la présence française fut de nature différente au Liban et en Indochine, en Algérie ou au Maroc. Bien trop vagues et généraux, ces mots n’ont tout simplement pas de sens et il est gênant de voir la représentation nationale parler pour ne rien dire, introduire ce rien dans la loi et enjoindre, de surcroît, l’Education nationale de « reconnaître » ce rien dans ses programmes. C’est gênant car si des députés ne savent pas énoncer clairement ce qu’ils veulent dire, il y a lieu de s’inquiéter pour la République mais il est surtout gênant qu’une majorité de l’Assemblée puisse considérer comme normal et sain qu’il revienne à la loi d’écrire l’Histoire et de le faire en deux mots. La colonisation n’a pas duré un jour. Elle fut longue, beaucoup plus longue que la Révolution française, par exemple, sur laquelle les historiens n’ont heureusement pas fini d’écrire des kilomètres de volumes, nuancés, prenant en compte cent et mille aspects contradictoires et portant sur eux des regards différents. Après Michelet, il y eut Furet, des dizaines d’autres entre eux, et un alinéa viendrait trancher sur la colonisation ? C’est simplement absurde mais, au-delà de cette absurdité, qu’ont voulu dire ces députés ? Certains ont simplement voulu plaire à des franges de l’électorat. D’autres, qu’on espère plus nombreux, ont voulu dire que la période coloniale ne pouvait pas se réduire à une lecture unilatéralement simpliste, que les colons n’étaient pas tous des monstres, que Camus, pour ne citer qu’un nom était, pied-noir, et qu’il y eut, parmi eux nombre de gens qui croyaient aux valeurs des Lumières et de la République, ceux, par exemple, qui les ont enseignées aux futurs indépendantistes qui en étaient si souvent nourris. Très bien. C’est vrai et cette vérité est bonne à dire mais dès lors qu’elle est dite par la loi et non pas par la discussion de l’Histoire, dès lors qu’elle se résume à deux mots inintelligibles, ce n’est pas l’intelligence des choses qu’on favorise. C’est la confusion. C’est ce lamentable pugilat où l’on entend trop bien une légitimation de la colonisation qui suscite immédiatement, légitimement et de manière si prévisible, un retour de reproches et de rancoeurs, le rappel des horreurs de la conquête, des injustices de la domination et des abominations de l’écroulement final. Il fallait être singulièrement aveugle au monde d’aujourd’hui et bien peu soucieux de l’intérêt national pour prendre ce risque.

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