Il s’agit bien d’elle. C’est bien la Suisse, patrie de la tolérance dont la Constitution proclame l’« ouverture au monde », qui a accepté hier, par 57,5% des voix, l'initiative populaire proposant d'interdire la construction de nouveaux minarets sur son territoire. Le pays qui incarne la neutralité, qui joue les bons offices dans tant de pourparlers secrets et dont les palais genevois accueillent tant d’organisations internationales et de conférence de paix, ce pays carrefour vient donc de signifier aux musulmans qu’ils n’étaient pas bienvenus dans ses cantons, en tout cas pas pour y prier dans des lieux conformes à leur foi. La Suisse ne s’est pas montrée, là, très suisse mais, si cette décision a pu s’imposer, cela tient, avant tout, à la force de sa démocratie directe. Il suffit de 100 000 signatures dans la Confédération helvétique pour qu’y soit organisée une consultation populaire dont le résultat, s’il est positif, prend force de loi. Cette barre n’a pas été élevée au rythme de la croissance de la population. Cent mille signatures, ce n’est plus grand-chose dans un pays qui compte, aujourd’hui, 7,5 millions d’habitants. C’est d’autant moins qu’il n’est désormais plus nécessaire d’aller convaincre les citoyens un par un, chez eux, sur les marchés ou à la sortie des offices. A l’heure d’Internet, cela se fait autrement plus vite et plus discrètement, avec infiniment moins de militants, et il suffit d’un clic, d’une impulsion, pour dire « oui » à l’initiative populaire. Que se passerait-il dans d’autres pays d’Europe si l’on pouvait y organiser aussi facilement un référendum sur la construction de minarets ? Chacun peut tenter de l’imaginer mais, en Suisse, beaucoup de choses ont concouru à cette majorité. Outre qu’elle est en plein bras de fer avec le colonel Kadhafi qui a pris deux de ses ressortissants en otages, les guerres de Yougoslavie y ont fait affluer, dans les années 90, de très nombreux réfugiés musulmans, bosniaques ou kosovars. L’islam est devenu, d’un coup, une minorité présente et visible en Suisse. Comme tous les réfugiés, ces réfugiés-là sont pauvres, parfois misérables et plus sujets à la tentation de la délinquance. Au simple rejet de l’autre, s’est ajouté le développement d’un sentiment d’insécurité et, bien que les musulmans des Balkans soient tout ce qu’il y a de plus modéré, cette inquiétude que le monde musulman suscite dans tant de secteurs des opinions européennes a fait le reste. Perçu comme intolérant, rétrograde et attentatoire à l’égalité des sexes car ce sont ses extrémistes qui font le plus parler d’eux, l’islam fait peur à beaucoup d’Européens, en Suisse comme ailleurs, mais le paradoxe est que ce vote fera beaucoup plus de tort à la Confédération qu’il n’en aurait fait à aucun autre pays d’Europe. Petite, enclavée, la Suisse tire sa richesse de ses banques et de ses exportations. Les premières ont besoin d’une confiance que la mise à mal de son secret bancaire avait déjà compromise. Les secondes ont besoin de marchés extérieurs. Même à la marge, les unes et les autres vont souffrir de ce vote. La peur est mauvaise conseillère.

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