Quand il y a bras de fer entre deux pays, c’est qu’il y a un enjeu. Entre la France et la Grande-Bretagne, dans la bataille qui, soudain, les opposent, l’enjeu est européen car l’Europe s’élargit, prend du poids, réforme ses institutions et va se doter d’une constitution, s’affirme assez aujourd’hui pour devenir un enjeu de pouvoir entre les puissances qui la dominent. C’est pour cela que Tony Blair et Jacques Chirac en sont, donc, aux mots, échangés en public. La semaine dernière, au sommet de Bruxelles, quand le Premier ministre apprend que le Président de la République et le chancelier allemand sont parvenus à un compromis sur la Politique agricole commune, il s’emporte. Il est amer, cinglant, ironise devant les autres dirigeants européens sur le maintien de subventions qui grèvent le budget de l’Union, vont à l’encontre de la libéralisation des échanges internationaux et tuent l’agriculture des pays en voie de développement, de ces pays que tout le monde aurait intérêt à voir progresser. Ses mots sont si durs que Jacques Chirac lui lance : « Vous avez été très mal élevé. On ne m’avait jamais parlé comme ça ». Lundi, cette phrase est à la une du Financial Times et, mardi, le Quai d’Orsay annonce que Paris et Londres ont « besoin d’un peu de temps » pour préparer le sommet franco-britannique qui devait se tenir le 3 décembre au Touquet. La France, autrement dit, reporte ce sommet, veut marquer qu’elle se sent assez forte pour ne pas laisser la Grande-Bretagne lui manquer et, de fait, si Tony Blair s’et emporté, c’est qu’il tombe de haut. Tout réussissait à cet homme. Il a la jeunesse, la grâce, la passion. Il a pulvérisé son opposition et subjugue son parti. Les droites européennes vantent sa « modernité ». On l’adore à Washington et, depuis sa première élection, il se voyait faire de son pays le nouveau pilote de l’Europe, mettre la Grande-Bretagne aux commandes, à la place du couple franco-allemand. Il pouvait d’autant mieux en rêver que la cohabitation paralysait la France, que Paris et Berlin avaient du mal à retrouver leur équilibre après l’unification allemande et que l’Europe centrale, les futurs membres de l’Union, se défie, comme Londres, de l’idée française d’Europe-puissance. Pour Tony Blair, l’affaire était dans le sac mais il n’avait pas vu que la nouvelle Allemagne aspire à jouer un rôle international, qu’elle ne conçoit pas de le faire hors de l’Europe, qu’elle s’inquiète et s’irrite de la prépondérance américaine, qu’elle reste attachée, comme la France au modèle social européen -que tout la poussait, en un mot, à se rapprocher de cette France qui, comme elle, s’oppose aux Etats-Unis sur l’Irak. Lorsque Gerhard Schröder et Jacques Chirac ont enterré leur querelle agricole, Tony Blair a donc vu ressusciter le couple maudit et la Pologne, qui plus est, lui échapper car elle tient autant à la Pac que la France. Ses plans sont compromis et cela dans un moment où l’affaire irakienne fait progresser la France et régresser la Grande-Bretagne sur la scène internationale. Le coup est rude et Gerhard Schröder enfonçait, hier, le clou en se prononçant pour une « étroite collaboration » avec la France sur l’avenir de l’Europe.

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