La thèse du politologue Samuel Huntington sur la nature des conflits après la guerre froide peut sembler confortée par certaines réactions aux tragédies des derniers jours. Elle a pourtant l’allure d’un piège tendu aux Occidentaux.

Manifestation à Dacca, capitale du Bangladesh, mercredi 28 octobre, contre la publication des caricatures de Mahomet en France : un « choc de civilisations » ?
Manifestation à Dacca, capitale du Bangladesh, mercredi 28 octobre, contre la publication des caricatures de Mahomet en France : un « choc de civilisations » ? © AFP / Munir Uz zaman / AFP

Il peut être tentant, dans le flot de drames liées au terrorisme islamiste, d’y voir un succès posthume de la thèse controversée des années 90 sur le « Choc de civilisations ».

Le politologue américain Samuel Huntington avait lancé un débat très chaud dès 1993, en affirmant que les conflits de l’après-guerre-froide ne seraient plus ceux des idéologies, mais des cultures et des identités. Samuel Huntington s’était attiré une volée de bois vert de toutes parts, et la controverse l’accompagnera jusqu’à sa mort en 2008.

Il y a incontestablement dans les réactions aux dernières tragédies en France, de quoi alimenter la thèse du professeur de Harvard. Tant du côté de certains dirigeants de pays musulmans -je pense évidemment à Recep Tayyip Erdogan, le président turc, mais il n’est pas le seul-, ou de certaines réactions dans le spectre politique français, il y a la tentation de lire le monde comme un « choc de civilisations ».

Il ne faut pas aller très loin, pourtant, pour y voir une lecture discutable de ce qui est en train de se produire, de nous arriver ; et aussi d’y voir un piège qu’il faudrait à tout prix éviter.

La première objection est que les victimes de ce « choc » mené par les groupes islamistes, ne sont pas seulement ce que nous voyons aujourd’hui, des fidèles en prière dans une église, un professeur de l’école de la République, ou hier le public d’un concert ou les dessinateurs de Charlie Hebdo. 

L’immense majorité des victimes du terrorisme dans le monde sont d’autres musulmans, tués non pas parce qu’ils étaient de « mauvais musulmans », mais pour « terroriser » les survivants et les soumettre. De l’Afghanistan au Nigéria, du Caucase à l’Algérie, l’histoire des quatre dernières décennies s’écrit en lettres de sang, d’abord dans le monde musulman. 

Penser qu’ils s’en prendraient d’abord à l’Occident chrétien est simplement inexact ; même si cet Occident honni, et particulièrement la France laïque, constitue une cible de choix. 

Il n’est donc pas légitime d’en faire un combat entre Islam et Occident, même si des leaders islamiques comme Erdogan ou l’ancien premier ministre malaisien Mahatir, auteur d’une sortie choquante hier sur Twitter, jouent de cette ambiguïté qui les arrange.

L’un des principaux détracteurs de la thèse d’Huntington est l’historien israélien Yuval Noah Harari, auteur de plusieurs livres à succès. Il estime que l’intégrisme islamiste n’est pas une guerre contre l’Occident, mais une guerre à la civilisation tout court.

Le piège qui nous est tendu est justement de réagir comme si la civilisation occidentale était la seule visée, et devait donc se défendre contre les tenants d’une autre civilisation. Les terroristes auraient alors gagné, car ils auraient transformé l’ensemble des musulmans en coupables présumés de leurs crimes. La réponse devrait donc être inclusive, et pas excluante.

C’est assurément une ligne plus difficile à tenir quand les émotions sont à leur comble ; mais elle est plus proche de la réalité du monde qu’un « choc de civilisations » que seuls les extrémistes appellent de leurs vœux.

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