Il y a trois lectures possibles des élections marocaines. La première, factuelle, serait de se dire que les islamistes n’ont pas remporté ces élections, que la modération l’emporte au terme d’un scrutin moins irrégulier que tous ceux qu’a jamais connus ce pays. Les chiffres sont là. C’est la vérité arithmétique, celle du moment, donc, puisque la coalition sortante, socialistes, droite et nationalistes, forme, de loin, le plus important bloc du futur Parlement et sera, sans doute, reconduite. La deuxième lecture serait, au contraire, alarmiste car, si les islamistes n’ont pas gagné vendredi, ils ont spectaculairement progressé, triplant presque le nombre de leurs sièges, 41 contre 14, et devenant le troisième parti du pays, à courte distance des socialistes de l’USFP et les nationalistes de l’Istiqlal, des formations installées, prestigieuses droit sorties des combats de l’Indépendance. Ce score est d’autant plus remarquable que le taux de participation a été faible, 52%, que le dépouillement aura été trop long pour qu’on ne s’interroge pas sur la complète transparence du vote, que la plus populaire des formations islamistes, Justice et Bienfaisance, n’a pas participé à ces élections et que le Parti de la Justice et du développement, celui qui a remporté ces 41 sièges, n’avait présenté de candidats que dans 56 des 91 circonscriptions. De là à se dire que l’islamiste s’affirme en fait, petit à petit, comme la première force politique du pays, que ses chefs de file auraient eu tout à perdre à trop vite mobiliser toutes leurs forces, qu’ils le savaient et qu’ils ont délibérément choisi de laisser les partis laïques s’épuiser encore un mandat à combattre la misère et la corruption pour arriver en force la prochaine fois, il n’y a qu’un pas à franchir. C’est la réalité politique à côté de la réalité des chiffres mais est-ce à dire que, si la démocratisation se poursuit, le Maroc court à la charia, voile et théocratie pour les prochaines élections ? Non, pas à coup sûr en tout cas, et cela pour deux raisons qui appellent ensemble à la troisième lecture de ces résultats. Les islamistes marocains, d'abord, n’ont pas le fanatisme des ayatollahs iraniens, moins encore celui d’un ben Laden ou des GIA algériens. Quand bien même en auraient-ils la tentation, l’horreur qu’inspire au Marocains le bain de sang algérien les en reteindrait et la carte intégriste est, qui plus est, difficile à jouer dans un pays où le Roi, commandeur des croyants et descendant du prophète, incarne l’Islam. La religion, au Maroc, n’appartient pas aux islamistes et, seconde raison de ne pas céder au catastrophisme, la structure sociale et la démocratisation du pays constituent des freins au fanatisme. Il y a une classe moyenne au Maroc qui, tant qu’elle aura des raisons d’espérer progresser, rejettera l’extrémisme et, parallèlement, l’ouverture politique, la libéralisation de la presse, l’existence de soupapes de sécurité, tendent à intégrer l’islamisme au jeu institutionnel, à plus en faire une force de contestation sociale que de subversion religieuse. Ce n’est pas encore la tempête. Elle n'est pas, déjà, certaine.

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