C’est maintenant l’Autriche qui fait de l’obstruction. Elle a bloqué hier l’adoption par les Vingt-cinq du mandat de négociations avec la Turquie car elle veut obtenir la levée du report des négociations avec la Croatie dont l’ouverture a été suspendue car le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie ne parvient pas à se faire remettre les criminels de guerre croates qu’il a inculpés. Ca négocie de partout mais, si le démarrages des pourparlers avec la Turquie a tout d’un parcours du combattant, c’est que, bien au-delà de la question croate, la perspective de cet élargissement n’enthousiasme pas en Europe. Les opinions publiques sont contre, les gouvernements divisés et ceux d’entre eux qui sont pour ne le manifestent plus guère tant ils craignent que leurs électeurs ne le comprennent pas et le leur reprochent. Tout concourt à cette froideur vis-à-vis des Turcs et d’abord la crise dans laquelle se trouve l’Union depuis les « non » français et néerlandais. Depuis lors, même les plus chauds partisans de l’entrée de la Turquie sont en effet bien forcés de voir non seulement que cette question a beaucoup pesé dans le refus de la constitution mais aussi, surtout, que la paralysie de l’Union rend désormais difficile l’intégration d’un nouveau pays comptant 70 millions d’habitants. Cette crise interne vient ainsi s’ajouter aux trois oppositions plus anciennes - celle, d’abord, des Européens qui ne veulent tout simplement pas d’une puissance musulmane dans l’Union, celle, ensuite, de ceux des partisans d’une Europe politique aux yeux desquels l’adhésion turque empêcherait à jamais l’Union de définir des positions communes et celle, enfin, des sceptiques qui ne veulent pas croire que la Turquie pourrait devenir pleinement démocratique et se résoudre à reconnaître le génocide arménien. Le rejet de la Turquie est extrêmement fort mais pourquoi l’Union ouvre-t-elle alors ces négociations ? La première raison en est qu’elle s’y est engagée, que des accords ont été signés, des conditions posées auxquelles la Turquie a satisfait, qu’on ne trahit pas sa parole sans dommages et que l’Europe faisait moins la fine bouche quand la Turquie était son indispensable et fidèle alliée contre l’URSS. Cela pèse, et c’est normal, mais là n’est pas l’essentiel. L’essentiel est que les dirigeants européens, leur quasi-totalité, même ceux qui sont le plus hostiles à une adhésion pleine et entière à laquelle ils préféreraient un « partenariat privilégié », ne peuvent pas ignorer l’enjeu stratégique de la Turquie. Pour l’Europe, le seul vrai problème de sécurité qui se pose à court, moyen et long terme est celui de ses relations avec la Méditerranée fracturée. Il nous faut coexister et coopérer avec cette périphérie et le meilleur moyen d’y parvenir n’est pas de gifler les Turcs mais d’attirer à nous la première puissance musulmane de la région, de pérenniser notre alliance avec elle et de démontrer par là, contre les djihadistes, la compatibilité d’un Islam laïc et de la démocratie. Notre intérêt n’est pas de rejeter une puissance essentielle qui veut adhérer, depuis un siècle et demi, à nos valeurs. Il est, au contraire, de la coopter et rares sont les gouvernants qui soient totalement insensibles à cet aspect du débat.

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