Le Japon n’a pas seulement changé, hier, de majorité. Avec l’écrasante défaite que ses électeurs ont infligée au Parti libéral démocrate, à ce PLD qui dirigeait le pays depuis 1955 – cinquante quatre ans de pouvoir quasiment ininterrompu – c’est une page de son histoire que la deuxième économie du monde tourne là. Plus qu’un parti, le PLD était un système, l’incarnation de cette connivence entre la bureaucratie d’Etat et la grande industrie qui avait permis à ce pays de l’Axe, allié de l’Allemagne nazie et vaincu par les Etats-Unis, de se reconstruire en un temps record. Le Japon de l’après-guerre, c’était une volonté de renaissance par l’avance technologique et la conquête du marché mondial, un impérialisme de l’exportation remplaçant celui des conquêtes territoriales et devenu religion nationale. Paradoxalement, cette ambition avait été favorisée par l’Amérique qui avait interdit au Japon de se doter d’une armée par la Constitution qu’elle lui avait imposée en 1946. Empêché d’avoir un budget militaire, le Japon avait pu consacrer toutes ses ressources à l’éducation, la recherche, l’investissement mais, bien au-delà de cela, ce qui fit sa force fut la discipline d’une population profondément conservatrice et la manière dont l’Etat et le privé développèrent ensemble, main dans la main, une stratégie industrielle dont le succès assura celui de marques comme Toyota, Sony et tant d’autres. Le Japon d’après-guerre, c’était également un pacte social qui garantissait la stabilité de l’emploi en échange d’un indéfectible attachement à leurs entreprises de salariés qui acceptaient, quand il le fallait, des baisses de salaire à la seule condition que leurs patrons se serrent la ceinture en même temps qu’eux. Paternalisme, exportations et affirmation de l’entreprise Japon par une cogestion du pays avec le privé, c’était cela le PLD. Son demi siècle de domination politique n’a qu’une explication. Cela marchait, et très bien mais ça ne marchait plus depuis vingt ans. La Chine aussi finira par le découvrir. Une croissance peut être longue mais pas éternelle. A la fin des années 80, quinze ans après les Occidentaux, le Japon est entré en crise et, depuis, le PLD se survivait, cherchant depuis sa dernière réélection à substituer le libéralisme au paternalisme, solution que le pays vient de rejeter massivement. Constitué de transfuges du PLD et d’hommes venus de la gauche, le vainqueur d’hier, le Parti démocrate du Japon, s’inspire au contraire de Keynes et de la social-démocratie. Il veut relancer l’économie en augmentant le pouvoir d’achat – augmentation du salaire minimum, gratuité de l’enseignement secondaire et des autoroutes, création d’une retraite minimum garantie et, surtout, développement spectaculaire des allocations familiales afin d’enrayer le vieillissement de la population, fruit direct de conditions de travail tellement dures que les Japonais avaient peur de faire des enfants. Caisses vides, frappé comme le monde entier par la déconfiture du modèle américain et menacé de se faire ravir bientôt son rang de deuxième économie mondiale par la Chine, le Japon a choisi la gauche, la relance par le social.

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