« Dégage ! », scandaient en 2011 les premiers manifestants tunisiens, égyptiens ou syriens du printemps arabe. « Vous puez ! », scandait la gigantesque foule qui avait envahi, samedi, le cœur de Beyrouth et ce passage du singulier au pluriel tient au fait qu’il n’y a pas de dictateur au Liban.

Ce n’est autrement dit pas la chute d’un homme que réclamait cette foule, pacifique et bon enfant malgré son immense colère, mais celle de toute une classe politique, soudain devenue insupportable à une très grande partie du pays, essentiellement jeune et urbaine. Au départ, mi-juillet, c’est une affaire de poubelles qui avait mis le feu aux poudres lorsque les riverains de la grande décharge de la capitale avaient imposé sa fermeture car 15 tonnes de détritus y avaient été amoncelées au lieu des 2 prévus à son ouverture, il y a dix-huit ans.

C’était un problème de santé publique mais ce mouvement de protestations, spontané, populaire et mêlant toutes les confessions, a vite débordé sur la question des permanentes coupures d’électricité et, l’un dans l’autre, c’est tout le fonctionnement politique du Liban qui s’est retrouvé contesté.

Ce « Vous puez ! », ce n’était pas seulement à cause des poubelles. C’était à cause de l’impéritie de trop de ministres, de la corruption généralisée et du blocage institutionnel, surtout, dans lequel la crise syrienne a précipité le Liban en le divisant entre, d’une part, les chiites du Hezbollah et leurs quelques alliés chrétiens qui soutiennent Bachar al-Assad et, de l’autre, les sunnites et la grande majorité des chrétiens, hostiles à ce régime car il est soutenu par l’Iran chiite qui soutient également le Hezbollah libanais.

La grande fracture entre les deux religions de l’islam paralyse le Liban depuis quatre ans. Les élections sont suspendues car devenues impossibles à organiser et ce mouvement d’indignation, si symboliquement né d’une décharge, en est ainsi venu à mettre en question le « confessionnalisme » - ce système politique libanais qui répartit les grands postes de l’Etat en fonction des confessions et, donc, des clientèles et non pas des talents ou des programmes.

On ne sait pas ce que va devenir ce mouvement. La classe politique va tenter de le canaliser en tentant de dépasser ses propres divisions. Il y a peu d’espoirs qu’elle y parvienne. Les manifestants de samedi auront alors à choisir entre de nouvelles manifestations - rapidement, forcément, plus violentes - et la lente et patiente constitution d’une nouvelle opposition dépassant les différences religieuses. On ne sait pas, mais ce que disent ces événements libanais est que, dictature ou pas, les mondes arabes n’en peuvent plus d’être aussi mal gouvernés et que la jeunesse urbaine, nourrie par internet et ouverte au monde, y constitue l’avant-garde d’un renouveau en marche.

C’est elle qui avait fait les printemps de 2011 auxquels ont succédé les sanglants chaos et l’épouvantable exode que l’on sait. Tout va très mal au Proche-Orient mais les révolutions ne se font jamais sans à-coups, en un jour et, quoi qu’il arrive, cette jeunesse sera aux commandes sous vingt ou vingt-cinq ans car elle a pour elle l’âge et le savoir.

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