L’important n’est pas le résultat. Quels que soient les progrès ou le recul de tel ou tel des partis déjà représentés au parlement algérien, quelle que soit la composition de la future Assemblée sortie des élections d’hier, ce n’est pas là que se dessine l’Algérie de demain. En Algérie, la donnée politique de base est qu’un Algérien sur deux a moins de vingt-cinq ans. C’est le cas de bien d’autres pays en développement mais cela signifie, ici, que tout ce que l’on croit être l’essentiel de la psychologie algérienne, le rapport à la France, à la décolonisation et à la guerre d’indépendance, appartient, pour la moitié de la population, à un passé révolu, aussi lointain que peut l’être Mai 68 pour un jeune Français. L’expérience politique d’un Algérien sur deux, de l’essentiel de l’Algérie si l’on compte tous les moins de trente ans, c’est l’échec de la génération qui avait signé les accords d’Evian et chassé les Français, la faillite du FLN, l’ancien parti unique, la dérive sanglante et mafieuse des islamistes, la corruption des généraux qui détiennent, dans l’ombre, la réalité du pouvoir – bref, le total discrédit de tout ce qui fait les mythologies et l’échiquier politique algérien. Qu’en sortira-t-il ? Où cela conduit-il la nouvelle Algérie ? Personne ne saurait le dire mais, après avoir cru au tiers-mondisme, au Tout-Etat et au fondamentalisme, après avoir touché le fond de la violence et de la déchéance, ce pays pourrait bien être prêt, un jour, au pragmatisme et aux réformes, enclin à suivre un parti du bon sens qui proposerait de mettre fin au détournement des richesses naturelles et de construire un Etat moderne qui tout simplement fonctionne. On n’y est pas. Il faudra bien d’autre soubresauts pour y arriver mais ce parti se cherche aujourd’hui autour de journalistes courageux, de quelques technocrates, d’artistes et d’écrivains immensément populaires, d’une jeunesse et de femmes qui n’en peuvent plus de cette « malvie », chômage, mépris et corruption, dont est fait leur quotidien. L’Algérie, demain, pourrait surprendre et le signe précurseur en est peut-être le succès remportés durant cette campagne par le Premier ministre, Ali Benflis, haut-fonctionnaire austère et direct qui s’est mis en tête de rajeunir le FLN et d’en faire un parti de la modernité. Les premiers résultats semblaient, ce matin, couronner ses efforts. On verra mais ce pays bouge et la preuve en est la révolte kabyle, second fait majeur de l’Algérie d’aujourd’hui. Hier, la Kabylie, 20% des Algériens, n’a pas voté. Les Kabyles, ce sont les descendants des populations préexistantes aux invasions arabes, une autre Algérie qui a gardé sa langue et sa culture, un particularisme d’autant plus affirmé que les Kabyles ont été plus marqués par la France que le reste de la population et constituent une élite intellectuelle qui fut en conflit permanent avec l’Algérie du parti unique et rejette viscéralement le fondamentalisme religieux. En sécession depuis l’assassinat d’un lycéen par des gendarmes, il y a quinze mois, la Kabylie a presque unanimement refusé de participer à ce qu’elle a qualifié de « mascarade électorale ». Sa dissidence pourrait bien préfigurer celle de l’Algérie tout entière.

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