C’était une ascension permanente qui faisait de leur parti une formation dominante. Depuis leur accession au pouvoir, en 2002, les islamo-conservateurs du Parti de la justice et du développement, l’AKP, n’avaient cessé de progresser à chacune des élections turques mais, dimanche, aux municipales, cette tendance s’est inversée. L’AKP reste, et de loin, le premier parti du pays mais n’en a pas moins beaucoup reculé, ne recueillant que 39% des voix, contre 47% aux législatives de 2007 et 42% aux municipales de 2004. Il y a des raisons à cela. L’AKP, d’abord, a souffert des effets de la crise économique qui a mis 830 000 personnes de plus au chômage en quelques mois. Ce parti a échoué, ensuite, à consolider ses avancées dans les régions kurdes malgré les droits culturels qu’il a reconnus à cette minorité travaillée par le sécessionnisme. Il a, enfin, mobilisé contre lui l’électorat laïc en voulant lever l’interdiction du voile islamique dans les universités mais, bien au-delà de ces questions intérieures, il y a trois grands enseignements à tirer de ce scrutin. La démocratie turque, premier point, vient de confirmer, là, sa solidité. Le poids de l’AKP à tous les niveaux du pouvoir aurait pu fausser les résultats mais il n’en a rien été. Le vote a été libre, fidèle aux évolutions de l’opinion et, parallèlement, la Turquie a résisté, depuis 2002, aux nostalgies putschistes d’une armée qui se considère comme le défenseur de la laïcité et n’a jamais vraiment admis que des islamistes aient pu prendre les commandes du pays. Ces islamistes turcs, deuxième point, ont achevé de prouver, dimanche, que l’islamisme était soluble dans la démocratie. A l’origine extrêmement radical et partisan de l’application de la charia, non seulement l’AKP n’a cessé de se modérer pour parvenir au pouvoir, non seulement il s’est montré bon gestionnaire et respectueux de la laïcité jusqu’à se redéfinir en parti conservateur et musulman sur le modèle des partis européens de la droite chrétienne mais il est, maintenant, avéré que cet islamisme-là n’est pas un ticket sans retour puisqu’un scrutin peut le faire reculer. Et puis, troisième enseignement à tirer de ce vote, cette consolidation de la démocratie turque aurait, sans doute, été moins claire si la Turquie n’était pas en négociation d’adhésion à l’Union européenne dont les fonctionnaires et les capitales scrutent, jour après jour, ses institutions et sa vie politique, à l’affût de toute entorse aux principes des traités. Ces négociations se poursuivent, mais uniquement parce qu’elles se sont engagées. La vérité est que si la Turquie ne demande qu’à s’ouvrir à l’Europe et le prouve, l’inverse n’est pas vrai. Entre leurs problèmes institutionnels et la peur, absurde mais réelle, qu’inspire l’adhésion d’un pays musulman, les Européens ne sont guère pressés de procéder à ce nouvel élargissement que les Français devraient approuver par référendum. En attendant, Barack Obama conclura sa tournée européenne par la Turquie, membre de l’Otan depuis 1951 et incontournable intermédiaire de toutes les quêtes de paix proche-orientales.

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