Peut-être faut-il s’abstraire de la France pour comprendre ce qui s’y passe aujourd’hui. A priori incompréhensibles, ces couacs à répétition d’une majorité présidentielle qui contrôle pourtant les deux Chambres, les régions et tant de grandes villes s’expliquent en effet mieux dès qu’on observe le reste de l’Europe.

Partout ailleurs dans l’Union, les grands partis de gauche, les partis frères du PS français, ont depuis longtemps et explicitement rompu avec toute idée de révolution, de ce Grand soir électoral ou insurrectionnel à compter duquel tout changerait. Tous se réclament de la social-démocratie, de la démocratie sociale et non pas d’une quelconque utopie socialiste et moins encore communiste. Tous se veulent des partis de compromis entre le capital et le travail, de négociations entre les classes sociales et de définition d’un équilibre entre leurs intérêts qui, naturellement, divergent, mais en France, non, ce n’est pas le cas.

Sans doute parce que la France est la patrie de la Révolution, d’une révolution qui a rebattu les cartes en Europe et dans le monde, on y a très longtemps cru ne pas pouvoir être de gauche sans aspirer à prendre la Bastille chaque matin. Tout s’y est longtemps passé comme si 89 devait encore tracer la frontière entre le parti de l’ordre et le parti du mouvement, comme si les hommes de compromis devaient obligatoirement y être ceux de la compromission, et cela a longtemps donné une gauche étrange, aussi radicale et exaltée dans ses discours que gestionnaire et modérée dans ses actes.

Ce fut vrai jusque François Mitterrand compris mais sans doute ne voit on pas assez que les socialistes d’aujourd’hui ne sont pas issus de cette tradition du socialisme français, qu’il y a eu rupture générationnelle, qu’ils viennent de la gauche chrétienne ou de la deuxième gauche, s’inscrivent dans la filiation Mendès, Rocard, Delors et sont pleinement sociaux-démocrates.

A l’Elysée comme à Matignon, à la tête des grandes villes et des régions, les hommes qui incarnent désormais la gauche ne sont plus en rien différents des autres sociaux-démocrates européens, sauf sur un point. Ils ont encore la social-démocratie honteuse et craintive, comme s’ils se croyaient illégitimes et fragiles alors même que l’écrasante majorité de leur parti et de leur électorat ne rêve plus aucunement de révolution, fût-ce verbale. La gauche de François Hollande et de Jean-Marc Ayrault, de Manuel Valls et de Martine Aubry, ne veut pas dépenser sans compter mais réduire les déficits avant d’investir. Elle veut l’unité politique de l’Europe et accepte l’idée de compromis pour la faire avancer.

C’est une gauche réformiste et profondément modérée mais comme elle craint – à tort, mais c’est ainsi – d’assumer publiquement ce qu’elle est, elle fait du réformisme muet, un réformisme qui ne se drape plus dans la révolution mais qui, à force de ne pas dire son nom et ses objectifs, bégaie et se prend les pieds dans le tapis à longueur de semaine alors que tout devrait lui être possible et, finalement, si simple s’il n’avait pas peur de lui-même. La gauche française n’a plus qu’un tout petit temps de retard sur le reste de la gauche européenne mais ce petit retard lui coûte cher.

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