Le Chili a renoncé hier à accueillir deux grandes rencontres internationales en raison de la crise sociale durement réprimée et qui s’installe dans la durée. Au cœur de la confrontation : les inégalités profondes dans la société chilienne.

Manifestante devant le Palais de la Moneda, à Santiago du Chili, mercredi 30 octobre, nouvelle journée de protestation contre la politique sociale du Président Sebastián Pineda.
Manifestante devant le Palais de la Moneda, à Santiago du Chili, mercredi 30 octobre, nouvelle journée de protestation contre la politique sociale du Président Sebastián Pineda. © AFP / Martin BERNETTI / AFP

C’était la fierté du Chili, accueillir coup sur coup avant la fin de l’année le sommet Asie-Pacifique où Donald Trump et Xi Jinping espéraient conclure la paix commerciale, puis la COP25, rendez-vous majeur de l’agenda sur le climat. L’annulation hier de ces deux réunions internationales donne la mesure de l’ampleur de la crise sociale qui touche le Chili depuis des semaines.

De tous les soulèvements qui agitent la planète, celui du Chili a une portée particulière : il affecte un pays qui ne connait ni guerre ni conflit majeur, et qui, par bien des aspects, se voulait un modèle. Le Chili n’aime pas être comparé à ses voisins sud-américains qui connaissent eux-aussi des situations critiques, comme l’Argentine ou le Pérou, mais se vit plutôt comme un membre de l’OCDE, le club des nations riches, qu’il fut le premier pays du continent à rejoindre.

Tout allait pour le mieux, sauf qu’en réalité, la cocotte-minute sociale était en train de se préparer à exploser. Il suffisait d’un prétexte et ce fut la hausse du prix des transports, annulée depuis, qui a entraîné une explosion de violence comme le pays n’en a pas connu depuis la fin de la dictature de Pinochet il y a bientôt trois décennie.

Cela fait plusieurs décennies que l’on sait que le Chili suit un modèle économique générateur de profondes inégalités. A l’époque de la dictature, les « Chicago Boys », comme on surnommait un groupe d’économistes chiliens formés aux États-Unis, avaient préconisé un traitement choc : privatisations et baisse des prestations sociales. Pouvoir autoritaire et ultra-libéralisme ont ainsi fait bon ménage.

Cette potion magique s’est prolongée sous des formes différentes depuis, faisant du Chili l’un des pays les plus inégalitaires au monde, une réalité occultée par les résultats positifs en termes de sortie de la pauvreté de millions de Chiliens entrés dans la classe moyenne.

Ce Pacte social est mort le 18 octobre, dans le soulèvement contre la vie chère, mais surtout dans la vingtaine de morts de la répression et le retour de l’armée dans les rues de Santiago.

L’annulation des conférences internationales montre que la crise est là pour durer. Le Président Sebastián Pinera s’est trompé de diagnostic dans un premier temps. En envoyant l’armée contre des protestations sociales initialement pacifiques, il a transformé la contestation en crise ouverte.

Il s’est repris depuis, en s'excusant, en promettant un « dialogue national », en remaniant son gouvernement, et en annonçant des mesures sociales. Mais comme toujours, ce qui aurait pu calmer les choses les premiers jours, arrive trop tard pour éteindre le feu. Il y avait un million de personnes dans les rues chiliennes vendredi dernier, et de nouveau une foule considérable hier devant le Palais de la Moneda à Santiago.

Milliardaire conservateur, Sebastián Pinera est-il capable de recréer un Pacte social acceptable après avoir fait couler le sang ? C’est tout l’enjeu d’un pays redevenu un « laboratoire social » : il lui faut passer d’un système générateur d’inégalités à un développement inclusif. Exacerbé au Chili, cet enjeu est aujourd’hui en tête de l’agenda planétaire.

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