Qui a assassiné le Président haïtien et son épouse ? Cette incertitude pèse sur une situation déjà passablement déstabilisée dans le pays le plus pauvre des Amériques.

Les forces de sécurité et les enquêteurs devant la résidence du Président Jovenel Moïse, assassiné à Port-au-Prince.
Les forces de sécurité et les enquêteurs devant la résidence du Président Jovenel Moïse, assassiné à Port-au-Prince. © AFP / VALERIE BAERISWYL / AFP

Rares dans l’histoire sont les assassinats de chefs d’État qui ne sont pas suivis d’une tentative de prise du pouvoir. Jovenel Moïse, le Président d’Haïti, et son épouse, ont été abattus chez eux, en pleine nuit, par un commando étranger, probablement des mercenaires - et puis plus rien.

Ce pays, déjà déstabilisé, se retrouve donc face au vide. Vide institutionnel puisque le premier ministre pressenti n’a pas encore prêté serment, que le Parlement n’existe plus depuis 2019, et que le Président de la Cour de cassation, qui devrait assurer l’interim en cas de vacance du pouvoir, est mort du covid. Vide d’explication, aussi, puisqu’on ne sait toujours pas qui a commandité cet acte, même si le gouvernement a annoncé la mort cette nuit de quatre des agresseurs dans un échange de tirs avec les forces de l'ordre, sans plus de détails.

Ce qui est sûr, c’est que Jovenel Moïse ne manquait pas d’ennemis, peut-être pas au point de l’assassiner, mais qui demandaient son départ. Haïti est secoué depuis deux ans par des manifestations accusant le Président d’être impliqué dans un scandale concernant des importations de pétrole, et depuis le 7 février, l’opposition estimait que son mandat avait légalement pris fin.

Un cliché facile mais récurrent parle d’un « malheur » ou d’une « malédiction » haïtienne, comme si c’était une explication suffisante. C’est évidemment absurde.
 

Mais il est vrai qu’en plus de deux siècles d’indépendance -Haïti fut en 1804 la première République noire indépendante de l’histoire, après une révolte d’esclaves contre l’armée de Napoléon- le pays n’a pas trouvé son équilibre et son système de gouvernement. 

Il n’a été aidé ni par les puissances extérieures, la France qui lui a fait payer jusqu’au dernier centime la compensation des propriétaires d’esclaves au 19ème siècle, ou les États-Unis qui ont occupé Haïti pendant 20 ans au siècle dernier ; ni par la nature : on se souvient du séisme de 2010 qui avait fait 230.000 morts et un million et demi de sans-abris ; suivi six ans plus tard d’un cyclone dévastateur.

Pays le plus pauvre des Amériques, Haïti a connu les dictatures, comme celle des Duvalier père et fils pendant trente ans, des régimes pseudo-démocratiques et des gouvernants incompétents et corrompus ; Jovenel Moïse n’en était que le dernier avatar.

L’assassinat du Président crée une incertitude totale. Jovenel Moïse avait fait arrêter de nombreux opposants en février, dont un juge de la Cour de cassation, qui réclamaient son départ et une nouvelle constitution.

Son élimination dans ces conditions semble toutefois peu favorable à une nouvelle donne comme celle que réclamait la société civile dans un mouvement social haïtien rappelant par bien des aspects les soulèvements citoyens du Chili ou du Liban ces dernières années.

Faillite de l’État, faillite de la communauté internationale aussi, qui n’a pas été glorieuse lorsqu’elle a volé au secours d’Haïti en 2010. Le réalisateur haïtien Raoul Peck avait dénoncé les promesses non tenues dans un documentaire au titre implacable : « assistance mortelle ».

Alors que peuvent espérer aujourd’hui les Haïtiens ? Que l’électrochoc de cet assassinat et la peur du vide permette de « faire nation » là où plus personne n’y croit ? C’est un espoir bien mince, surtout quand on ne sait pas qui a tué le Président. 

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