Tandis que l’Amérique s’épuisait dans ses guerres sans fin, la Chine construisait des TGV et des ports : cette lecture des vingt dernières années explique la décision de Joe Biden de quitter l’Afghanistan.

Pudong, le quartier d’affaires de Shanghai et ses tours à perte de vue, symbole de la modernité économique chinoise.
Pudong, le quartier d’affaires de Shanghai et ses tours à perte de vue, symbole de la modernité économique chinoise. © AFP / Xu Feng / Imaginechina via AFP

Et si le « vainqueur » du 11 septembre était … la Chine ! Ca peut sembler paradoxal : après tout, la Chine n’était pas concernée par les attentats terroristes : il s’agissait d’une affaire entre les États-Unis et Al Qaida. Mais vingt ans après, on peut se poser la question différemment. 

Les États-Unis ne sont certainement pas les vainqueurs, même s’il n’y a pas eu d’autre attentat islamiste de cette ampleur sur le sol américain. Mais la chute de Kaboul, aux mains de ceux-là même qui en avaient été chassés après le 11 septembre, donne au contraire à ce triste anniversaire un air de défaite. Ce n’est pas non plus une victoire pour Al Qaida, qui n’a certes pas été éradiqué, mais n’a pas pour autant capitalisé sur son attaque sans précédent, et a vu son leader Ben Laden tué par des commandos américains.

Alors la Chine, oui, car tandis que les États-Unis s’épuisaient dans leur guerre contre le terrorisme, perdaient des milliers d’hommes et des milliards de dollars en Afghanistan et en Irak -des guerres qui paraissent aujourd’hui bien vaines-, la Chine, elle, a rattrapé son retard économique, au point de venir défier une Amérique qui regardait ailleurs.

Permettez-moi un souvenir personnel : nous savons tous où nous étions à ce moment fatidique où nous avons appris les attentats des tours jumelles. C’était l’heure du dîner à Pékin, et je me trouvais au domicile d’un cadre du Parti communiste chinois quand il a été alerté et a branché la chaine de télévision Phoenix de Hong Kong : nous avons alors vu le deuxième impact en direct. 

Tous les convives chinois ont alors poussé des cris de joie, à ma grande stupéfaction. Explication : quelques semaines plus tôt, un pilote chinois avait trouvé la mort dans un accrochage avec un avion espion américain au dessus de la Mer de Chine méridionale. « Notre pilote est vengé », s’exclama l’un des invités, sans même savoir qui était à l’origine de l’attentat ni son ampleur.

Quelques heures plus tard, pourtant, la direction du Parti communiste publiait un communiqué de solidarité avec les États-Unis. Les dirigeants chinois avaient compris l’importance de ce qui s’était produit, et avaient eu une réaction politique contraire à celle de leurs partisans. Ils avaient fait le bon choix, car à ce moment, là, il fallait décider si on était avec, ou contre, l’Amérique.

Ca n’explique certes pas pourquoi la Chine serait le vainqueur… Mais par ce choix, la Chine se retrouvait, du point de vue de Washington, du bon côté de l’histoire. L’incident naval avait tendu les relations entre les deux pays au début du mandat de George Bush Jr élu quelques mois auparavant ; le 11 septembre a effacé cet épisode et la croissance chinoise a accéléré.

Plusieurs commentateurs américains, pendant ces vingt ans, ont tenté d’attirer l’attention sur ce paradoxe : pendant que l’Amérique engloutissait ses ressources dans la guerre, la Chine construisait des TGV et des ports. Le réveil a été douloureux.

Cette histoire parallèle explique l’attitude de Joe Biden qui a choisi de débrancher brutalement l’Afghanistan pour investir dans les infrastructures américaines en déshérence et dans l’innovation. Si la Chine a gagné la première manche au cours des vingt dernières années, une deuxième manche commence entre les deux superpuissances du 21ème siècle, dans un climat de guerre froide ; elle sera plus rude.

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