Le détonateur des émeutes a été l’emprisonnement de l’ex-Président Jacob Zuma, mais c’est le malaise économique et social, aggravé par la pandémie, qui est la cause de ces graves violences.

Soldats sud-africains déployés mardi 13 juillet à Soweto, près de Johannesburg, après les scènes de pillage des jours précédents.
Soldats sud-africains déployés mardi 13 juillet à Soweto, près de Johannesburg, après les scènes de pillage des jours précédents. © AFP / Emmanuel Croset / AFP

C’est la crise la plus grave en Afrique du Sud depuis la fin de l’apartheid il y a un quart de siècle. 72 morts en quelques jours d’émeutes, des milliards d’euros de destructions et de pillages, et l’appel à l’armée pour rétablir l’ordre dans les deux principales provinces touchées.

Le détonateur de cette soudaine flambée de violence, c’est l’incarcération de l’ancien président Jacob Zuma, condamné à 15 mois de prison pour outrage à la justice ; mais ce n’est pas la seule explication. Ces émeutes sont le fruit des inégalités criantes que la fin de l’apartheid n’a pas réduites, et des rivalités politiques au sein du parti au pouvoir, l’ANC. Ajoutons à ce cocktail déjà explosif la pandémie qui n’a pas épargné l’Afrique du Sud, et qui frappe d’abord les plus défavorisés.

Que des protestations éclatent pour défendre Jacob Zuma peut surprendre. L’ancien dirigeant a mis en place une corruption à une échelle sans précédent, dont le pays n’arrive pas à se relever, trois ans après son éviction du pouvoir. 

Pourquoi défendre un homme politique corrompu ? 

Jacob Zuma appartient à cette catégorie de dirigeants que l’on peut qualifier de populiste, flattant les aspirations des plus pauvres sans réellement leur apporter satisfaction. Ca marche, et pas qu’en Afrique du Sud…

Il a de surcroit la légitimité d’un ancien prisonnier du bagne de Robben Island, où il a passé dix ans aux côtés de Nelson Mandela. Ca lui donne une aura au sein de l’ANC, l’ex-mouvement de libération qui monopolise le pouvoir depuis 1994.

Dernier élément, Jacob Zuma est un Zoulou, la principale ethnie d’Afrique du Sud, et c’est dans son fief traditionnel du Kwazulu-Natal qu’ont éclaté les premiers incidents. Cette toile de fond ethnique ne doit être ni surestimée, ni ignorée.

Ces émeutes, qui ont pris par surprise l’actuel président, Cyril Ramaphosa, sont surtout le reflet de l’état politique, économique, social et même moral catastrophique du pays qui se voulait la principale puissance du continent.

Les héritiers de Nelson Mandela portent une lourde responsabilité

Ses deux successeurs, Thabo Mbeki et Jacob Zuma, chacun dans un registre différent, ont échoué à transformer le pays de l’apartheid au profit de la majorité. 

Il y a aujourd’hui deux Afrique du Sud, qui ne sont plus séparées par la couleur de la peau comme au temps de l’apartheid, mais par la barrière sociale. C’est l’Afrique du Sud oubliée qui a explosé ces derniers jours.

A la tête du pays, Cyril Ramaphosa, plus honnête et compétent, navigue entre les difficultés d’un redressement économique hors de portée, et les résistances et les pièges à l’intérieur d’un parti dominant vérolé.

En 1948, à la victoire de l’apartheid, l’écrivain libéral Alan Paton avait publié "Cry the beloved country", "pleure, ô pays bien aimé", un titre devenu un cri du cœur contre un système raciste abominable. Un quart de siècle après la fin de l’apartheid, de nombreux sud-africains ont envie de lancer le même cri, et de pleurer pour leur magnifique pays bien aimé, si malade.

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