En raison de la crise du Tigré et d’autres foyers de tension, les élections d’aujourd’hui n’auront pas l’exemplarité voulue par le premier ministre Abiy Ahmed, le prix Nobel de la paix parti en guerre.

Tigréens déplacés par les combats, installés dans une école de Makele, la capitale provinciale, en juin 2021.
Tigréens déplacés par les combats, installés dans une école de Makele, la capitale provinciale, en juin 2021. © AFP / Yasuyoshi CHIBA / AFP

Cela devait être le premier scrutin véritablement démocratique de l’histoire de l’Éthiopie ; une histoire qui a vu se succéder un régime féodal et d’atroces dictatures. Des élections démocratiques, c’était en tous cas la promesses d’Abiy Ahmed, le premier ministre éthiopien, auréolé du Prix Nobel de la paix en 2019 pour avoir mis fin à un conflit de plusieurs décennies avec son voisin, et ancienne possession, l’Érythrée.

Mais cette promesse ne sera pas tenue. La guerre avec la région du Tigré, à la fin de l’année dernière, est passée par là, ainsi que des tensions avec d’autres groupes ethniques, dans cet ancien empire qui a du mal à trouver un équilibre. De ce fait, plus de 20% des circonscriptions éthiopiennes ne pourront pas voter normalement, entachant l’ensemble du scrutin.

Le Premier ministre éthiopien continue de proclamer que les élections seront « exemplaires » ; mais l’Union européenne, qui a pourtant contribué à hauteur de 20 millions d’euros à l’organisation du scrutin, a renoncé à envoyer une mission d’observateurs, estimant que les conditions n’étaient pas remplies.

La situation au Tigré est le principal foyer de crise, qui dépasse de loin l’organisation de ces élections. En novembre dernier, le gouvernement d’Addis Abéba a envoyé l’armée dans la province fédérale du Tigré, dans le nord du pays, pour déloger le parti au pouvoir, coupable d’avoir désobéi au gouvernement central.

Le premier ministre avait promis une opération de courte durée, et s’est empressé de crier victoire lorsque l’armée a capturé la capitale provinciale, Mekele, et chassé le parti régional dominant, le Front populaire de libération du Tigré (TPLF). Mais la guerre n’a pas pris fin : le TPLF, qui détenait autrefois le pouvoir en Éthiopie et vit mal son éviction, a pris le maquis dans les montagnes, harcelant l’armée gouvernementale, et surtout celle de l’Érythrée voisine appelée à la rescousse.

La situation humanitaire est catastrophique. La semaine dernière, les Nations Unies accusaient le gouvernement de bloquer l’aide humanitaire pour des centaines de milliers de personnes, un tiers des Tigréens ont dû fuir leur maison, certains trouvant refuge au Soudan. Les accusations de crimes de guerre ont poussé la Commission des droits de l’homme de l’Union africaine, pourtant basée à Addis Abéba, à ouvrir une enquête.

Le gouvernement central d’Abiy Ahmed fait comme si tout était normal, sauf dans quelques poches un peu difficiles. Le problème est que l’ensemble du Tigré est encore zone de guerre, et que le gouvernement est confronté à d’autre foyers de tension. Le peuple Oromo est lui aussi sous pression, avec de nombreuses victimes, après l’assassinat l’an dernier d’un chanteur extrêmement populaire.

Abiy Ahmed avait été félicité à ses débuts, en 2018, pour avoir vidé les prisons, levé les verrous sur l’économie, rééquilibré la diplomatie éthiopienne. Mais il doit faire face aux craquements d’un vieil empire et sa mosaïque de peuples, et se coule progressivement dans le moule d’un autoritarisme perçu comme seul garant de l’unité nationale.

Le nouvellement créé « Parti de la prospérité » du premier ministre est assuré de remporter ces élections générales et régionales. Mais cette victoire en trompe l’œil ne règlera pas les immenses défis de l’Éthiopie, à commencer par celui de la réconciliation nationale aujourd’hui mise à mal.

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