L’Éthiopie a informé le Soudan et l’Égypte du début de remplissage de son barrage géant sur le Nil, provoquant la colère des deux pays en aval sur le fleuve. Le Conseil de sécurité de l’ONU se réunit demain.

Manifestation contre le barrage éthiopien à Khartoum le mois dernier.
Manifestation contre le barrage éthiopien à Khartoum le mois dernier. © AFP / Mahmoud Hjaj / ANADOLU AGENCY / Anadolu Agency via AFP

C’est une histoire classique d’amont et d’aval, d’un grand fleuve mythique, et de l’un des grands problèmes de ce siècle : l’accès à l’eau. Le fleuve en question est le Nil, l’un des plus longs au monde, et il menace de provoquer une guerre entre trois des pays qu’il traverse, l’Éthiopie, le Soudan et l’Égypte.

L’Éthiopie s’est lancée depuis dix ans dans la construction d’un des plus grands barrages hydro-électriques d’Afrique, qui donne naissance à un vaste lac de retenue de 79 Km2 sur le Nil bleu, l’une des deux branches du fleuve. Mais toutes les négociations entre l’Éthiopie et les deux pays en aval, le Soudan et l’Égypte, ont échoué jusqu’ici - et le ton monte.

Le Grand Barrage de la Renaissance et le cours du Nil
Le Grand Barrage de la Renaissance et le cours du Nil © AFP / Laurence CHU, Janis LATVELS / AFP

Addis Abéba a annoncé lundi que la deuxième phase de remplissage du lac allait commencer, provoquant une levée de boucliers au Caire où le Nil est un enjeu de sécurité national, vital pour l’irrigation et la consommation de millions de personnes. Une réunion du Conseil de sécurité de l’ONU aura lieu demain, mais l’Éthiopie n’accepte que la médiation de l’Union africaine, qui tourne en rond.

L’Égypte redoute une baisse de 25% du flux du Nil pendant la période de remplissage du lac en Éthiopie, pendant la saison des pluies. Cette baisse menace directement la production alimentaire des Égyptiens. Le désaccord porte donc sur le remplissage du lac de retenue : l’Éthiopie veut le réaliser en sept ans, l’Égypte réclame au moins le double.

Le chef de l’État égyptien, le maréchal al-Sissi, menace ouvertement l’Éthiopie d’une action militaire si aucun accord n’est trouvé. Il a le soutien du Soudan, longtemps resté neutre car il doit bénéficier de l’électricité produite par le barrage ; mais Khartoum est déjà en conflit avec l’Éthiopie autour d’un différend frontalier.

Les barrages sont des objets d’orgueil national, et parfois de conflit. L’Égypte elle-même avait fait du barrage d’Assouan, construit par l’Union soviétique, un enjeu d’indépendance nationale à l’époque de Nasser et de la guerre froide. L’Éthiopie a placé la même fierté nationale dans son projet, pompeusement baptisé le « Grand barrage de la Renaissance », et montre, en agissant unilatéralement, qu’elle ne cède pas aux pressions.

L’Éthiopie a déjà fort à faire avec la guerre du Tigré pourtant ; mais c’est justement parce qu’il a subi un revers cuisant dans la province du Tigré, d’où son armée a dû se retirer, que le premier ministre éthiopien Abyi Ahmed ne peut pas se permettre de reculer sur le barrage.

Tous les ingrédients sont donc réunis pour une escalade de la crise : un gouvernement éthiopien au prestige entamé, un dirigeant égyptien qui a créé l’union sacrée autour de lui, recevant même le soutien des Frères musulmans dont les dirigeants sont pourtant en prison, et un Soudan déjà mobilisé à sa frontière.

Dans une région aux enjeux de développement considérables, le bon sens pousserait pourtant à la mise en commun des moyens et des ressources. L’exemple du fleuve Sénégal, géré en commun par les pays riverains, pourrait inspirer ceux du Nil ; mais les rivalités de puissance ont jusqu’ici empêché tout accord. 

De quoi donner raison aux experts qui prédisent depuis des années que les guerres du XXI° siècle auront pour enjeu l’eau, et plus le pétrole.

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