L'organisation Human Rights Watch publie un rapport accusant l'Égypte d'exécutions extra-judiciaires sous couvert d'incidents terroristes; une enquête qui pose la question des abus de la lutte antiterroriste qui a connu des dérives depuis le 11 septembre.

Attentat au Caire, le 19 février 2019, faisant deux morts : au nom de la lutte anti-terroristes, la pouvoir égyptien réprime plus largement.
Attentat au Caire, le 19 février 2019, faisant deux morts : au nom de la lutte anti-terroristes, la pouvoir égyptien réprime plus largement. © AFP / Islam Safwat / NurPhoto / NurPhoto via AFP

C’est un dossier de 101 pages, qui documente des exécutions extra-judiciaires en Égypte entre 2015 et 2020, dans une opacité totale de la part du gouvernement du maréchal al-Sissi. L’organisation Human Rights Watch, qui a fait cette recherche minutieuse, accuse le gouvernement égyptien de camoufler en affrontement avec des « terroristes » ce qui est souvent, en fait, l’élimination d’opposants politiques.

Pendant les cinq années couvertes par le rapport, 755 personnes ont officiellement trouvé la mort dans ces échanges de tirs, mais les autorités n’ont rendu publics que les noms de 141 d’entre elles. Human Rights Watch a analysé neuf de ces incidents, dans lesquels 75 personnes ont été tuées. Et dans de nombreux cas, les victimes étaient en fait détenues au moment des faits. 

« Tout conduit à penser qu’il s’agissait d’exécutions extra-judiciaires appliquées de manière systématique », écrit l’organisation de défense des droits de l’homme.

Ce rapport s’ajoute à la longue pile d’enquêtes et de témoignages qui font de l’Égypte du maréchal al-Sissi un des pays où les droits de l’homme sont bafoués à une grande échelle. Mais il sort à un moment particulier, au lendemain de la défaite occidentale à Kaboul. Et pose la question des dérives de la lutte anti-terroriste.

Depuis le 11 septembre 2001, dont on reparle évidemment beaucoup à l’occasion du vingtième anniversaire, la lutte anti-terroriste a poussé de nombreux gouvernements, occidentaux et non-occidentaux, à fermer les yeux sur les dérives. Les États-Unis ont sous-traité une partie de la lutte anti-terroriste à des États dont les méthodes étaient connues mais tacitement assumées.

C’est le cas de l’Égypte dirigée depuis 2013 d’une main de fer par le maréchal al-Sissi, confronté à d’authentiques menaces terroristes, en particulier dans le Sinaï ; mais dont l’autoritarisme s’est étendu à toute contestation, y compris de la société civile la plus démocratique ou des médias. 

Mais au nom de la lutte anti-terroriste, les États-Unis ou la France, soutiens politiques et en livraisons d’armes du leader égyptien, se taisent ; y compris lorsqu’un étudiant italien, Giulio Regeni, a été enlevé, torturé à mort par les services égyptiens en 2016.

La débâcle afghane des pays occidentaux devrait pousser à s’interroger sur la stratégie suivie depuis deux décennies de lutte anti-terroriste, avec des résultats discutables. 

La logique permanente qui veut que la fin justifie les moyens finit par décrédibiliser le discours de défense des « valeurs » vidées de leur sens. La logique de la guerre froide -magnifiquement résumée par la formule de Harry Truman à propos du dictateur Somoza, « c’est un salaud mais c’est notre salaud »-, ne fonctionne plus. A Kaboul, cette logique s’est retournée contre les États-Unis et contre les Afghanes et les Afghans qui leur avaient fait confiance.

La lutte anti-terroriste n’est pas terminée et l’actualité de ces jours-ci est là pour nous le rappeler ; mais si elle sert d’alibi à la poursuite de dictatures sous d’autres noms, elle perd une bonne partie de sa légitimité – et de son efficacité.

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