Le « purgatoire » de Mohammed Ben Salman, le prince héritier d’Arabie saoudite, touche à sa fin, trois ans après le meurtre du journaliste exilé Jamal Khashoggi, avec la visite du Président français. L’impunité aura triomphé, au nom de la realpolitik.

Le Prince héritier saoudien Mohammed Ben Salman avec lequel Emmanuel Macron s’entretiendra samedi matin à Djeddah.
Le Prince héritier saoudien Mohammed Ben Salman avec lequel Emmanuel Macron s’entretiendra samedi matin à Djeddah. © AFP / BANDAR AL-JALOUD / AFP / Saudi Royal Palace

Nous vivons donc à une époque dans laquelle on peut faire découper un journaliste à la scie - et rester un interlocuteur valable. Je parle évidemment, vous l’aurez compris, de Jamal Khashoggi, le journaliste saoudien tué sur ordre dans l’enceinte du Consulat d’Arabie saoudite à Istanbul, le 2 octobre 2018 ; et du prince héritier Mohammed Ben Salman, qu’Emmanuel Macron rencontrera au cours de sa rapide visite dans le Golfe.

Le Président français sera alors le plus important dirigeant occidental à renouer le contact avec le prince héritier, après un « purgatoire » qui aura duré trois ans. Mohammed Ben Salman, plus connu sous ses initiales « MBS », a certes été reçu à Pékin par Xi Jinping, et a secrètement rencontré l’an dernier Benyamin Netanyahou, alors premier ministre israélien. En revanche, Joe Biden refuse de le prendre au téléphone.

Mais Emmanuel Macron sera le premier chef d’État en Occident à briser le tabou de la poignée de mains avec un dirigeant qui porte une lourde responsabilité dans l’un des meurtres les plus cruels de la période récente - et l’un des mieux documentés, allez voir le documentaire « The Dissident » sur Netflix.

De fait, la digue n’a pas tenu. Tout le monde attendait de voir comment Joe Biden allait se comporter avec le prince héritier à son arrivée à la Maison Blanche.

Dès février, Washington a rendu publiques les conclusions des agences de renseignement sur le meurtre de Khashoggi que Donald Trump avait gardées secrètes. Ce document fait directement remonter au prince héritier la reponsabilité de cet assassinat d’un journaliste réfugié aux État-Unis et collaborateur du « Washington Post ».

Mais après ce geste spectaculaire, l’administration n’a sanctionné que des sous-fifres, et prévenu Ryad que son activisme contre les dissidents à l’étranger « ne serait pas toléré ». En d’autres termes, ne recommencez plus ! Et si Joe Biden ne parle pas directement à MBS, son Conseiller à la sécurité Jake Sullivan l’a rencontré, business as usual.

La France va donc juste un peu plus loin dans la réintégration de MBS dans le circuit politique : la realpolitik l’a emporté ; la logique stratégique et économique aussi.

Les leçons de cette histoire ? La première est que l’impunité aura triomphé : il n’y a pas aujourd’hui de consensus international autour de l’idée de justice ni d’instances susceptibles de l’incarner. Les Nations Unies ou la Cour pénale internationale n’ont plus cette capacité.

La seconde leçon : si un proche allié des États-Unis, et de la France, peut assassiner un dissident exilé sans conséquences, quel poids reste-t-il aux critiques adressées à Poutine ou d’autres autocrates ? On ne peut pas avoir des standards différents pour ses amis et ses rivaux.

La troisième, enfin, tient aussi aux rapports de force dans le monde actuel : des puissances régionales comme l’Arabie saoudite ne sont plus aussi dépendantes de leur parrain américain qu’autrefois. La dynamique régionale est à l’œuvre - et le sort d’un journaliste ne pèse pas lourd.

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