Le système politique a fait le vide autour d’Ebrahim Raïssi, favori du scrutin. Mais le taux de participation sera le reflet d’une désillusion de la population après l’échec de l’accord nucléaire de 2015.

Le portrait du favori de la présidentielle iranienne, Ebrahim Raïssi, chef du pouvoir judiciaire, dans les rues de Téhéran à l’approche du scrutin
Le portrait du favori de la présidentielle iranienne, Ebrahim Raïssi, chef du pouvoir judiciaire, dans les rues de Téhéran à l’approche du scrutin © AFP / ATTA KENARE / AFP

Le véritable enjeu de la présidentielle iranienne n’est pas vraiment de savoir qui sera élu. Ca peut sembler surprenant, mais c’est une élection spéciale, dans un pays spécial. L’enjeu cette année, c’est d’abord la participation, et donc le niveau de légitimité du système politique ; et tout indique qu’il risque d’être très faible.

La République islamique d’Iran ne ressemble à aucune autre. Elle a bien un Président élu au suffrage universel, comme ailleurs ; mais son influence est limitée, car le vrai pouvoir est entre les mains du Guide suprême, hier l’ayatollah Khomeiny, aujourd’hui Ali Khamenei. Le Président n’a ainsi aucune autorité sur les Gardiens de la Révolution ou sur l’appareil judiciaire, il y a deux structures parallèles et le dernier mot appartient toujours au Guide.

Pour cette raison, les batailles électorales décrites par le passé en termes de conservateurs contre réformistes reflètent certes une part de réalité du paysage politique iranien, bien plus complexe qu’on ne le croit en Occident ; mais il y a une illusion à penser que ça change fondamentalement les enjeux majeurs comme le dossier nucléaire, ou l’action extérieure de l’Iran.

L’Iran, ces dernières années, a été le cimetière de bon nombre d’illusions. Et le taux d’abstention en sera le reflet.

Souvenez-vous : la conclusion de l’accord nucléaire entre Téhéran et les négociateurs internationaux en 2015 avaient donné lieu à des scènes de liesse dignes d’une victoire à la Coupe du monde. Le ministre des Affaires étrangères, Mohamed Javad Zarif, était alors le héros d’une population qui en attendait la fin des sanctions, un boom économique, la fin d’un statut de pestiféré dans le monde.

Je m’étais rendu en Iran à l’époque, et les étrangers étaient accueillis avec chaleur comme l’avant-garde d’une normalité espérée par tout un peuple.

Le retrait des États-Unis de l’accord nucléaire, décidé par Donald Trump en 2018, suivi de nouvelles sanctions, a fait l’effet d’une douche glaciale. En 2019, le régime a fait tirer sur des manifestants contre la hausse des prix ; en 2020 un avion civil était abattu au départ de Téhéran par la défense anti-aérienne iranienne… La liste est longue des raisons de la désillusion. Aujourd’hui, personne ne croit qu’un nouveau président changera la donne.

L’élection pèse paradoxalement peu sur la négociation nucléaire qui se poursuit actuellement. Tout le monde sait que c’est un conservateur, Ebrahim Raïssi, chef du pouvoir judiciaire et surtout fils spirituel du Guide Khameni, qui part favori ; ne serait-ce que parce que le système a écarté les rivaux potentiels.

Et pourtant, l’élection probable d’un « dur » n’inquiète pas les négociateurs, ceux de l’administration Biden ou les Européens qui rencontrent les émissaires iraniens à Vienne. Le Guide a donné son feu vert aux négociations, et ce n’est pas le Président, quel qu’il soit, qui s’y opposera si un accord devait être trouvé.

Au bout du compte, ces élections ne sont qu’une étape vers la succession d’Ali Khamenei, âgé de 82 ans, et Ebrahim Raïssi élu Président sera bien placé pour le remplacer. Il reste à savoir comment le régime des mollahs fera face à une majorité qui aura voté avec ses pieds en s’abstenant. Car même dans les dictatures, l’opinion de la majorité ne peut être totalement ignorée.

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