79 personnes sont encore assignées à résidence, pour la plupart depuis la mi-novembre, en dehors de toute procédure judiciaire. Témoignage

Assignés à résidence jusqu'à quand ?
Assignés à résidence jusqu'à quand ? © Radio France / Sara Ghibaudo

Cet été, "Ali" (le prénom a été changé) pensait reprendre une vie normale. Mais au lendemain du 14 juillet, il a compris qu'il n'en n'avait pas fini avec l'état d'urgence. Pendant encore six mois, il va devoir rester dans les limites de sa petite commune de Seine-et-Marne, et pointer trois fois par jour au commissariat (au début c'était quatre). "J'ai rien à voir avec l'attentat de Nice, comme je n'ai aucun lien avec les attentats du 13 novembre. Moi, j'entends l'idée de l'état d'urgence quand il se passe des événements graves, pour trouver les coupables... une assignation à résidence dans le cadre d'une enquête, parce qu'on a des doutes sur ces personnes-là. Mais l'objectif, derrière, c'est de lever les doutes! Sauf que là, y a pas de jugement, y a pas d'enquête. Alors comment on fait ? Comment ça s'arrête ?"

"On rumine beaucoup"

Le 16 novembre, cet ancien éducateur de 36 ans aurait dû commencer un nouveau travail, et partir installer de la fibre optique pour un fournisseur d'accès internet. Il se formait aussi à la création d'entreprise avec Pôle Emploi, dans l'idée de lancer son food-truck.

Plus que de la colère, Ali ressent aujourd'hui une grande lassitude, et ne sait pas comment se défendre de la suspicion qui l'entoure depuis que la police est venue perquisitionner chez lui, réveillant tout l'immeuble avant 6h du matin. "Ils débarquent chez vous, ils ouvrent votre courrier... C'est une inquisition! Depuis je ne dors plus bien. On rumine beaucoup. Vous ne pouvez pas travailler, vous ne pouvez pas voir vos amis comme vous l'entendez. Ça met vraiment un coup d'arrêt à tous les projets que vous pouvez avoir." Dans les dernières assignations notifiées le 26 juillet, le ministère de l'Intérieur prévoit toutefois des aménagements, des sauf-conduits peuvent être accordés, sur justificatif, pour des entretiens d'embauche notamment.

Accusé de vouloir partir en Syrie

Pour justifier la mesure, le ministère reproche à Ali d'avoir été le disciple d'un imam jugé radical (l'ancien imam de Lagny, où la mosquée a été fermée en décembre), aujourd'hui parti en Égypte. Comme beaucoup des derniers assignés à résidence, Ali est aussi accusé d'avoir fréquenté des djihadistes, ce dont il se défend. Selon les termes de l'assignation, il serait même "déterminé à rejoindre les rangs des djihadistes dans la zone irako-syrienne". Lui assure que cela n'a jamais fait partie de ses projets : "C'est une accusation totalement mensongère. Je veux bien qu'on veuille réécrire ma vie, mais pour moi c'est scandaleux. Normalement la justice c'est d'apporter des preuves ! Y a pas d'enquête, y a rien, on vous met de côté".

Avec sa jeune association Action droits des musulmans, Sihem Zine suit une dizaine d'assignés. Après huit mois, c'est lourd à porter : "Ils sont vraiment traités comme des pestiférés, psychologiquement c'est très lourd, il y en a pas mal qui tombent en dépression nerveuse." En novembre, beaucoup avaient décidé de prendre leur mal en patience et de ne pas faire de recours constate Sihem Zine. Pourtant, dans les cas suivis par l'association, ces démarches ont souvent permis d'obtenir gain de cause, soit par des décisions de la justice administrative, soit que le ministère ait décidé d'abroger les mesures avant l'audience. Ali, lui, a perdu ses premiers recours, il en prépare de nouveaux . En février, le Conseil d’État avait prévenu que l'état d'urgence ne devait pas être renouvelé indéfiniment.

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