C'était le 22 juillet, lors de la commémoration de la rafle du Vel d'hiv. Le premier ministre annonçait vouloir "faire mieux" pour la restitution des biens culturels spoliés aux juifs pendant l'Occupation. Une mission confiée au ministère de la Culture et à la Commission pour l'indemnisation des victimes de spoliation.

Les généraux Eisenhower, Bradley et Patton inspectant des œuvres d'art pillés par les nazis le 15 avril 1945
Les généraux Eisenhower, Bradley et Patton inspectant des œuvres d'art pillés par les nazis le 15 avril 1945 © Lt. Moore - Domaine public

L'acte fondateur, c'est le discours de Jacques Chirac en juillet 95, lors de la commémoration de la rafle du Vel d'Hiv. "Oui, la folie criminelle de l'occupant a été, chacun le sait, secondée par des Français, secondée par l'État  français" déclare le président de la République. Pour la première fois, un chef d'État reconnaît la responsabilité de la France dans les persécutions commises contre les juifs. Un changement historique qui aboutit en 1999 à la création de la Commission d'indemnisation des victimes de spoliation, la CIVS. Son but : indemniser le préjudice matériel des juifs qui vivaient en France pendant la guerre. Des familles riches, mais aussi de nombreux foyers modestes, rappelle David Zivie, chargé de mission au ministère de la culture, auteur d'un rapport sur les biens culturels spoliés pendant la guerre. 

Pillage général des appartements et commerces

"Dans les tous premiers jours de l'Occupation, en juin 1940, les Allemands se sont d'abord dirigés vers les grandes collections, celles des Rotschild, des David-Weill, des Rosenberg. Mais le pillage a ensuite été général. Il a concerné l'ensemble des juifs, ceux qui avaient été arrêtés, ceux qui avaient fui. _Tout a été pris, l'ensemble des appartements, des commerces ont été pillés, vidés de fonds en comble, pour tout envoyer en Allemagne._" 

Ainsi, depuis 20 ans, la CIVS a permis le versement de 520 millions d'euros, répartis entre 47.000 ayant droits. Cela va de l'indemnité pour l'atelier familial d'un tailleur, établi dans un deux-pièces du Marais, aux collections les plus prestigieuses, quand elles n'ont pas pu être restituées. La commission continue à recevoir une dizaine de requêtes tous les mois, "un cinquième des requérants vivent à l'étranger", principalement en Israël et aux Etats-Unis, précise le directeur de la Commission, Jérôme Bénézech.

Un diadème disparu dans le coffre d'une banque 

C'est le cas de Michael Von Springer, qui vit en Israël. En 2013, il saisit la commission au nom de son arrière-grand-mère, la baronne Von Springer. Héritière d'une branche des Rotschild, Valentine Von Springer, alors veuve et mère de deux enfants, fuit l'Autriche, annexée par l'Allemagne en 38. "Elle a pris avec elle son diadème, ses bijoux, tout ce qu'elle pouvait mettre dans une valise. On a appris qu'elle était allée en Suisse, puis dans une banque à Paris. Elle a loué un coffre, ils ont fait un inventaire, c'est comme ça qu'on a pu les estimer à 20 millions d'euros d'aujourd'hui. En 1943, les Allemands ont tout pris, et on n'a jamais retrouvé les bijoux. On peut supposer qu'ils ont été offerts en cadeau à la femme d'un haut dignitaire nazi, peut-être Goebbels, peut être Göring... Mon arrière-grand-mère a perdu 99% de sa fortune dans la guerre." 

Grâce au travail d'enquête de la CIVS, Michael a découvert que le gouvernement allemand avait indemnisé Valentine Von Springer, dans les années 50, pour la spoliation des bijoux. L'ensemble appartenait à cette branche de la famille Rotschild depuis des générations, dont un diadème en forme de couronne, et trois pièces comportant huit gros diamants. Mais sur les 20 millions d'euros d'indemnisation, une pénalité de 240.000 euros est finalement retenue en 1965. Car la vieille dame n'avait pas totalement respecté un contrat qui l'obligeait à investir cet argent dans la construction de logements en Allemagne. Une clause ubuesque, qu'elle avait signée en échange d'un versement plus rapide. 

Je veux pouvoir dire à mes enfants : on a obtenu justice

En juin 2016, la Commission recommande le paiement de cette pénalité, pour que les héritiers de Valentine, morte en 1969, voient leur préjudice entièrement réparé. Mais, et c'est rarissime, les services du Premier ministre on refusé de suivre l'avis de la commission : c'était "un engagement contractuel volontairement souscrit" avec les autorités allemandes, argumente le secrétaire général du gouvernement dans une lettre aux héritiers de la baronne, que nous avons pu consulter. En clair : peu importe les circonstances, la France n'y est pour rien. 

Une décision qui met Michael en colère, tout comme son père David, auteur de la requête. "On ne peut pas arguer d'un tel contrat signé dans les années 50. N'importe qui à sa place, juste après la guerre, alors qu'elle avait tout perdu, aurait signé. Dire aujourd'hui que cet accord était légal, c'est ridicule. J'aimerais pouvoir dire à mes enfants, mes petits-enfants, qui vont entendre la terrible histoire de l'Holocauste, et celle de ma famille, qui était une des plus riches d'Europe, et qui a tout perdu, _j'aimerais pouvoir leur dire qu'au bout de 75 ans, on a obtenu un peu de justice. C'est ça le plus important pour moi_."

J'attendais autre chose du gouvernement français

Répartis entre tous les héritiers de Valentine, la somme, de quelques milliers d'euros pour Michael, ne changerait en effet pas la vie de cet homme de 35 ans, commercial dans une entreprise de matériel médical, et jeune papa. "Je continuerai à aller bosser tous les matins" dit-il en riant. Mais pas question de renoncer : c'est une question de symbole. "J'attendais autre chose du gouvernement français", dit-il. Son père a formulé un recours devant le tribunal administratif de Paris, l'audience devrait se tenir à la rentrée. 

En attendant, la CIVS vient de se voir attribuer une nouvelle mission, pour accélérer la restitution des oeuvres d'art spoliées pendant la guerre. Un peu plus de 2.000 objets culturels, toujours gardés par les musées nationaux, sur les 60.000 revenus d'Allemagne, n'ont pas retrouvé leurs propriétaires. Cette mission commencera à l'automne, en partenariat avec le ministère de la Culture. Car la France est en retard sur le sujet, même si les restitutions se sont accélérées ces cinq dernières années.  

Une véritable course contre la montre

David Zivie, dont les travaux ont inspiré la création de cette mission, insiste : "cette recherche des biens culturels s'inscrit dans un travail plus général de réparation des crimes subis par les Juifs pendant la guerre". Une analyse à laquelle souscrit le directeur de la CIVS, Jérôme Bénézech : "il y a toujours une dimension très personnelle dans ces recherches. Les survivants n'ont pas toujours transmis leur expérience à leurs enfants, leurs petits-enfants. Quand dans une archive, vous retrouvez la photo d'une personne déportée, ou une adresse.. Cela permet vraiment aux gens de reconstituer des trajectoires, des histoires familiales." 

Et d'espérer que la mission ait les moyens de travailler efficacement. "On est engagés dans une véritable course contre la montre, avec la disparitions des derniers témoins... il faut aller très vite." 73 ans après la fin de la guerre, il y a urgence.

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