En Syrie et en Irak, les découvertes de charniers de victimes de l'organisation état islamique continuent. Difficile pour les autorités de comptabiliser et d'identifier les corps. Difficile parfois de connaitre avec précisions l'origine de la mort. Un reportage d'Aurélien Colly.

Les spécialistes scientifiques travaillent après la découverte d'un charnier  près de Raqqa en Syrie
Les spécialistes scientifiques travaillent après la découverte d'un charnier près de Raqqa en Syrie © AFP / Muhammad AHMAD

La semaine dernière, dans le nord-est de la Syrie, les autorités autonomes kurdes ont annoncé la découverte d’un nouveau charnier au sud de Raqqa, l’ancienne capitale de l’auto-proclamée califat de l’organisation état islamique. Deux cents corps ont été exhumés, mais cette fosse commune pourrait en compter jusqu’à 800. 

Cette découverte macabre date de début juin, mais en janvier déjà, toujours dans la même région de Raqqa, un charnier renfermant près de 3 500 corps avait déjà été découvert, le plus grand mis au jour pour l'instant

Huit autres fosses communes ont également été recensées autour de la ville du nord-est syrien contrôlée pendant trois ans par l’organisation état islamique, qui imposait l’interprétation la plus stricte de la loi islamique et une justice aussi expéditive que barbare. 

Combien de victimes ? Impossible de le savoir avec précision

A l’heure actuelle, il est impossible de chiffrer précisément le nombre de victimes de Daesh enterrées dans ces charniers, mais pour le nord-est de la Syrie, le décompte avoisinerait les 5 000 corps dans une dizaine de fosses communes. Pour le Kurdistan irakien, une vingtaine de charniers ont été identifiés, qui pourraient abriter près de 10 000 victimes, selon Mohammed Ihsan, spécialiste en recherche médico-légale et génocide et ancien ministre du gouvernement régional kurde. 

On ne peut pas utiliser des images satellites, car on n’a pas de données sur le terrain avant et après Daesh, les découvertes dépendant donc essentiellement des témoignages, des gens qui nous disent : "Daesh a fait des travaux ici, on a trouvé des habits, des ossements. Ensuite une équipe peut venir enquêter sur le terrain

Comme nombre de ces charniers ont été piégés par Daesh, un travail de déminage doit parfois avoir lieu, avant que ces sites soient balisés et fermés par des murs, des grillages, ou surveillés par des gardiens pour les protéger autant que possible de toute modification en attendant le début du travail d’excavation et d’exhumation des corps. Mohammed Ihsan rajoute :

En observant le sol, le type de terre, on peut avoir une idée de quand le charnier a été creusé. Ensuite, en regardant les habits des victimes –arabe, kurde, yézidi ou des vêtements militaires kaki- on trouve facilement leurs origines. L’analyse rapide des cadavres permet aussi d’identifier simplement leur sexe, la manière dont ils ont été tués.

Parmi les victimes du dernier charnier découvert à Raqqa, cinq étaient ainsi habillées des combinaison orange que les djihadistes avaient l’habitude de faire porter à certains de leurs otages avant de les tuer. Ces dépouilles montrent qu’ils avaient les mains menottées et qu’ils ont été abattus d’une balle dans la tête, ont aussi indiqué les autorités locales. Trois corps de femmes ont également été identifiés, leurs cranes portant des marques de multiples fractures laissent penser qu’elles ont été lapidées.

Une identification quasi impossible

Trouver des charniers de Daesh, exhumer les corps est une chose, mais redonner une identité à chaque victime en est une autre. C’est un travail de prélèvements scientifiques, méticuleux, sur chaque victime et de conservation de tous ces éléments. Mohammed Ihsan, qui préside aussi l’université international d’Erbil :

On fait un inventaire pour chaque corps : vêtements, sexe, âge à partir des ossements, prélèvements pour de futures identification ADN, pièce d’identité, tout ce qu’on peut récolter, pour établir un dossier précis pour chaque victime

Ce travail sur les crimes de masse de Daesh, le gouvernement régional du Kurdistan irakien l’a lancé dès septembre 2014, après le massacre de la minorité yezidis, en créant une Commission d’enquête et de collecte de preuves, dépendante d’un Haut Comité pour la reconnaissance du génocide des yezidis et des autres crimes commis contre des communautés ethno-religieuses. 

Dirigée par un juge d’instruction, Ayman Mustapha, cette commission d’enquête compte une cinquantaine de personnes : juristes, policiers, enquêteurs, géographes, psychologues. Elle a recensé la quasi-totalité des charniers, lieux de torture ou de détention de Daesh au Kurdistan irakien, recueilli des centaines de témoignages de proches de personnes disparues.

On collecte toutes les informations possibles sur les personnes disparues, les références sanguines des familles, des échantillons pour de futurs tests ADN. Cela facilite le processus d’identification des victimes en recoupant ces données avec les éléments issus des exhumations

insiste Ayman Mustapha, qui a reçu le soutien de la Commission internationale des personnes disparues (ICMP) fondée en 1996 après la guerre en ex-Yougoslavie et basée à Sarajevo.

Nous sommes encore loin de poursuites pénales

"Tout cela peut constituer des preuves facilitant des poursuites contre des responsables que nous avons identifiés mais nous faisons face à des obstacles. Nous poussons le gouvernement irakien à adhérer au Statut de Rome de la Cour pénale internationale. Comme le système légal irakien n’a pas de dispositions sur le génocide ou les crimes de guerre ou contre l’humanité, nous poussons aussi pour qu’une loi intègre ces crimes internationaux", ajoute-t-il, alors que depuis octobre 2016, c’est le gouvernement fédéral irakien qui a repris la main sur toutes les recherches, enquêtes et poursuites judiciaires liées à Daesh. 

Quant à la mise en place d’un tribunal international pour juger les crimes de l’organisation état islamique, sur le modèle de ceux créés pour les génocides au Rwanda ou en ex-Yougoslavie, c’est une perspective qui semble encore loin. 

En 2017, le Conseil de sécurité des Nations Unies a créé une Equipe d’enquêteurs chargée de concourir à amener Daesh à répondre de ses crimes (UNITAD), mais ses travaux n’ont commencé qu’en mars dernier. 

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