Les petits-enfants du collectionneur d'art René Gimpel assignent l'État et deux musées en référé. Ils demandent la restitution de trois tableaux du peintre André Derain, spoliés, selon eux, pendant la Seconde Guerre mondiale. Leur grand-père, juif et résistant, est mort en déportation.

Claire Gimpel, petite-fille du marchand d'art René Gimpel, demande la restitution du tableau "Paysage à Cassis" d'André Derain
Claire Gimpel, petite-fille du marchand d'art René Gimpel, demande la restitution du tableau "Paysage à Cassis" d'André Derain © Radio France / Corinne Audouin

Sur son ordinateur portable, Claire Gimpel montre les tableaux d'André Derain qui ont appartenu à son grand-père. Paysage à Cassis, La Chapelle-sous-Crécy et Pinède, Cassis ont été peints entre 1907 et 1910. Ils appartiennent aujourd'hui aux collections nationales, les deux premiers sont exposés au musée d'art moderne de la Ville Troyes, le troisième, au musée Cantini, à Marseille.

Depuis 2013, les cinq petits enfants de René Gimpel, mythique marchand d'art entre deux guerres, sont entrés en discussion avec le ministère de la Culture, au sujet de ces tableaux. Archives à l'appui, ils affirment qu'ils ont été vendus pendant le régime de Vichy : c'étaient donc des ventes forcées.

En 1940, René Gimpel est victime des lois anti-juives, qui lui interdisent d'exercer. Il quitte Paris pour la zone libre, s'engage dans la résistance. Depuis Cannes, il tente de vendre des tableaux, comme en attestent ses lettres à sa gouvernante, Odile, restée à Paris.

Il était obligé de vendre.

"Dans une lettre d'août 41, mon grand-père écrit à Odile, au milieu d'autres choses, car il écrivait de manière codée : 'Vous pouvez vous occuper de mon ami Derain, c'est un homme de valeur, il ne faut pas le laisser tomber'. Il est en train de lui dire de vendre les Derain, ce qu'elle a dû faire. Il doit assumer les frais de Paris, et assurer sa subsistance à Cannes. Il finance aussi la résistance. Il est obligé de vendre" dit Claire. 

Ces tableaux d'André Derain, René Gimpel les avait achetés en 1921, pour sa collection personnelle. Mais aujourd'hui, le ministère de la Culture estime que les preuves de la spoliation ne sont pas suffisantes : il n'y a pas d'acte de vente pour ces années 40-45. "Evidemment, puisqu'il n'avait pas le droit de les vendre" relève Claire Gimpel. Face à l'impasse dans les discussions, les petits-enfants ont donc décidé d'aller en justice pour demander leur restitution.

Une question toujours brûlante 75 ans après

Ce n'est pas une question d'argent, affirme Claire. Elle dit qu'elle était prête à accepter une compensation: "S'ils m'avaient proposé de refaire le cartel à côté des tableaux pour raconter leur histoire et mentionner leur provenance, avec le nom de mon grand-père, j'aurais été ravie. Mais ils n'ont même pas été capables de faire ça.

En colère contre la France qui traite si mal sa famille, et pour laquelle son grand-père, ses parents, ses oncles, tous résistants, se sont battus, Claire est partie "à la chasse aux tableaux". Pour raviver la mémoire de son grand-père, mort en déportation en 1945; et aussi pour la dignité d'un pays qui devrait être capable de regarder son passé en face. 75 ans après la guerre, cela concerne encore des centaines de familles. "J'ai 60 ans, j'ai encore la mémoire familiale. Après notre génération, il sera trop tard".

L'audience devant le juge des référés est prévue mardi 25 juin, la décision sera mise en délibéré.

A lire : René Gimpel, Journal d'un collectionneur, Hermann, 2011

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