En Italie, les « 5 Etoiles » et le Parti Démocrate cherchent à former un nouveau gouvernement. Les deux partis sont pourtant aux antipodes sur le "Lyon - Turin", cette ligne ferroviaire à grande vitesse en construction des deux côtés des Alpes. Dans le Val de Suse, les opposants maintiennent la pression.

Paolo et Sabine, à Turin. Le TAV (treno ad alta velocità, train à grande vitesse) est à leurs yeux "un grand projet imposé et inutile".
Paolo et Sabine, à Turin. Le TAV (treno ad alta velocità, train à grande vitesse) est à leurs yeux "un grand projet imposé et inutile". © Radio France / Isabelle Labeyrie

Lyon - Turin, lancé en 1994,  est un dossier extrêmement complexe, paralysé depuis des années par la rivalité franco-italienne, les désaccords politiques... et l'opposition des habitants du Val de Suse. 

La Ligue, tout comme le Parti démocrate italien, est favorable au projet. Les 5 Etoiles... pas du tout. Ce sont d'ailleurs les divergences entre les deux alliés populistes qui ont servi de prétexte à Matteo Salvini, le 8 août 2019, pour faire éclater la coalition, au pouvoir depuis 14 mois. 

Trente ans de mobilisation

La maison de Barbara de Bernardini est cachée dans les arbres, au pied de la montagne... et à son goût, un peu trop près des rails. « Vous voyez, les toits rouges ? La ligne ferroviaire est derrière. On entend déjà les trains qui passent. Vous imaginez le bruit, si c'est un Tgv ? »

Barbara de Bernardini, habitante de la vallée, lutte depuis plus de 30 ans contre le train à grande vitesse
Barbara de Bernardini, habitante de la vallée, lutte depuis plus de 30 ans contre le train à grande vitesse © Radio France / Isabelle Labeyrie

Depuis 30 ans, l’institutrice - qui a aussi été maire dans le Val de Suse, élue sur une liste citoyenne - milite contre ce projet destiné à faire circuler plus d’hommes et de marchandises entre la France et l’Italie. L'objectif est de transporter chaque année 40 millions de tonnes de marchandises et 5 millions de voyageurs.

C'est une absurdité économique, un gaspillage financier et une catastrophe environnementale

Le TAV (Treno ad alta velocità, géré sur sa section transfrontalière par le promoteur franco-italien TELT) doit permettre de réduire le nombre de camions qui asphyxient des routes alpines saturées, et de diviser par deux le temps de trajet pour les passagers (Turin serait alors à deux heures de Lyon).  Notamment grâce au percement d'un tunnel de 57,5 km sous la montagne entre Saint-Jean-de-Maurienne et Suse.

Le tunnelier Federica a déjà creusé une galerie de 9 km. A ce jour, il reste encore 80% du chantier à réaliser
Le tunnelier Federica a déjà creusé une galerie de 9 km. A ce jour, il reste encore 80% du chantier à réaliser © Radio France / TELT (Tunnel Euralpin Lyon Turin)

Ce à quoi les Piémontais hostiles au projet répondent, comme Barbara : "c'est une absurdité économique, un gaspillage financier et une catastrophe environnementale. Ce train, on en n'a pas besoin !" 

Les militants mènent leurs propres études Angelo Tartaglia est professeur de physique, opposé au TGV. Il dénonce un débat irrationnel et biaisé. 

La propagande est efficace : les gens pensent que nous sommes des montagnards qui ne comprennent rien, des ennemis du progrès !

« En quinze jours, La Stampa, le quotidien de Turin, a publié 75 pages en faveur du train à grande vitesse. Sans arguments, mais avec des slogans du genre « le progrès ne peut pas s’arrêter », « Turin doit se connecter à l’europe », etc. C’est une propagande efficace : les gens pensent que nous sommes des montagnards qui ne comprennent rien, des ennemis du progrès... mais nous, c’est avec des chiffres et des arguments rationnels qu’on prouve que cette affaire est une folie. D’un point de vue économique, cet ouvrage n’a aucun sens. Les investissements sont sous-estimés, et nettement supérieurs aux bénéfices attendus car l’accroissement du trafic, lui, a été surestimé ».

Pas question donc de laisser tomber les pique-niques devant le chantier ou les manifestations. "Ca fait trente ans qu’on est là, dit la Piémontaise dans un éclat de rire. Dans trente ans, on y sera encore !! »

Tout cet argent serait bien plus utile pour lutter contre les inégalités sociales, aider les migrants ou reloger les habitants victimes des tremblements de terre

Un rapport de la Cour des Comptes, publié en 2012, évaluait le coût global du Lyon - Turin à 26 milliards d'euros, partagés entre l'Union européenne (40% - a minima), la France (25%) et l'Italie (35%). Aujourd'hui, selon TELT, le maître d'ouvrage public en charge du projet, le montant du TAV est de 18 milliards d'euros. Pour Barbara et les membres de la No-TAV, "les budgets engloutis par ce chantier seraient bien plus utiles pour lutter contre les inégalités sociales, aider les migrants qui passent dans notre vallée ou reloger les habitants victimes des tremblements de terre".

Paolo Prieri, très actif au sein de PresidioEuropa-Mouvement No TAV, parle du Lyon - Turin comme d'un GPII, un grand projet inutile imposé. "Il y a un problème de répartition inéquitable des coûts entre la France et l'Italie", martèle le militant. D'ailleurs dans le projet de loi d'orientation des mobilités, trois quatre lignes à la fin disent que la France est engagée pour le projet... mais aucune ligne budgétaire n'est prévue ! Il faut revoir la participation des deux pays".

Les 5 Etoiles, une déception

A l'exception du Mouvement 5 Etoiles, opposé aux grands et coûteux travaux d'infrastructure sur l'ensemble du territoire, l'ensemble de la classe politique italienne est favorable à cette nouvelle ligne ferroviaire. Et si, dans le prochain gouvernement en cours de discussion, la Ligue d'extrême-droite cède sa place aux Démocrates... cela ne changera rien.

« Pendant toutes ces décennies on en a vu passer, des gouvernements ! Mais même avec les plus ouverts, les plus sensibilisés, comme les Verts, on n’a jamais obtenu l’abandon de l’ouvrage » déplore Barbara de Bernardini. 

Un parti d’ignorants, mal préparés, incapables. En un an au gouvernement, ils n'ont rien fait

Avec l’arrivée des 5 Etoiles au gouvernement, l’an dernier, les militants piémontais ont cru au changement. Leur déception est aujourd'hui immense : «Un parti d’ignorants, mal préparés, incapables. En un an au gouvernement, ils n'ont rien fait. Ils ne sont absolument pas dignes de confiance », débite d'un trait Davide Rostan, pasteur de l'Eglise vaudoise.

Davide Rostan, pasteur dans le Val de Suse, opposant au TAV.
Davide Rostan, pasteur dans le Val de Suse, opposant au TAV. © Radio France / Isabelle Labeyrie

Face à un partenaire de coalition qui impose au pas de charge son rythme et ses réformes, les représentants des anti-système" multiplient les concessions. «  En un an au gouvernement, ils n’ont rien fait. Ils se sont juste servis de ce dossier du tgv pour leur image, pour faire semblant d’être de gauche assène le pasteur, qui aide également les associations d'aide aux migrants. Ils savent très bien qu'ils ne sont pas majoritaires, que ni les démocrates ni aucun autre parti n’acceptera d’arrêter le chantier, et que la bataille est perdue d’avance !  ».

Au-delà des 57,5 km de tunnel, un plan de mobilité européen
Au-delà des 57,5 km de tunnel, un plan de mobilité européen / Transalpine

Les autorités italiennes ont tranché : le 24 juillet 2019, quelques jours avant l'explosion de son gouvernement, Giuseppe Conte explique qu'interrompre le projet de nouvelle ligne ferroviaire « coûterait beaucoup plus cher que de le mener à son terme ». Le nouveau gouvernement suivra-t-il la même voie ? "Au fond, tout le monde s'en fout du tgv, dit Davide Rostan, une pointe d'amertume dans la voix. Ce n'est plus un dossier prioritaire".

L'Union européenne augmente son financement

Malgré l'opposition des habitants du Val de Suse, le dossier progresse. L’union européenne vient même de lui donner un coup d’accélérateur, en proposant d'augmenter sa participation financière à hauteur de 55% du coût de construction du tunnel transalpin.

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