Ce lundi, le ministre de l'Intérieur instaure un nouveau dispositif censé mieux lutter contre les suicides dans la police nationale. Depuis le début de l'année, 28 policiers et deux gendarmes se sont donné la mort. Un chiffre beaucoup plus élevé que l'année dernière à la même époque.

Véhicule de Police (illustration).
Véhicule de Police (illustration). © Radio France / Emmanuel Claverie

"Si les suicides dans la police se poursuivent à cette vitesse, on va atteindre la centaine d'ici la fin de l'année", s'alarme Denis Jacob, à la tête du syndicat Alternative-Police CFDT. Si cela arrivait, ce serait un tiers de plus que l'année dernière, qui était déjà une année assez sombre. Pour tenter d'infléchir cette courbe funeste et de prévenir tous ces drames, le Ministre de l'Intérieur Christophe Castaner a lancé ce lundi matin, une nouvelle cellule "alerte-prévention-suicide", qui sera pilotée par la policière Noémie Angel, et un ponte de la psychiatrie de l'hôpital Le Vinatier de Lyon, le professeur Terra. Une cellule qui a pour objectif d'être beaucoup plus disponible, pour les policiers en souffrance.

"Avant, le numéro de téléphone que moi j'avais, de la préfecture de police de Paris, c'est un numéro où j'ai eu une boîte vocale. Comment voulez-vous laisser un message à une boîte vocale quand vous êtes au bord du gouffre ?" raconte cette jeune policière de terrain, une quinzaine d'années dans la police, un métier qui l'a abîmée par sa noirceur, dit-elle. Un jour où elle a craqué, "après un accrochage de trop avec une collègue", cette jeune femme a senti qu'elle était à deux doigts de retourner contre elle son arme de service. Alors, elle a posé son pistolet Sig Saueur, en demandant à sa hiérarchie de la protéger. Pour se protéger elle-même, qui avait juste envie d'en finir à ce moment-là. 

"Je voulais que tout s'arrête."

L'arme des policiers et des gendarmes est souvent celle qu'ils utilisent pour se suicider, "car cela semble toujours plus facile d'appuyer sur la détente de l'arme que l'on connaît, celle avec laquelle on s'entraîne", analyse un policier. Souvent, les suicides ont aussi lieu dans les commissariats, ou les casernes. Sans que les policiers ou les gendarmes qui se suicident ne laissent forcément de mots pour expliquer leur passage à l'acte. 

Difficultés du métier, menace terroriste et vie personnelle 

L'intime et le professionnel sont souvent mêlés, disent de nombreux policiers, tous grades confondus. La noirceur du métier, revient en boucle, dans les éléments déclencheurs. La pression de plus en plus forte aussi, de l'opinion publique, dont une partie déteste la police, au point d'avoir lancé des appels aux suicides dans des cortèges de "gilets jaunes". Un appel qui a d'autant plus choqué les policiers, alors que presque en même temps, ils se recueillaient, devant les commissariats de France, à la mémoire de leurs collègues qui s'étaient donné la mort cette année dans un geste de désespoir. La menace terroriste pèse aussi lourdement sur le moral des policiers depuis 2015, et encore plus depuis 2016, et l'attentat de Magnanville, qui a touché un couple de policiers, chez eux, tués en présence de leur enfant de trois ans.

"On a une carapace quand on est policier, le suicide est souvent tabou."

Voir des situations dramatiques impliquant des enfants est toujours un bouleversement, selon de nombreux policiers.
Denis Jacob, d'Alternative-Police CFDT se remémore encore la fois où il a vu un bébé en train d'être embaumé au funérarium, où il venait d'escorter un cadavre dans le cadre d'une enquête. "Quand j'ai vu ce bébé mort, je venais d'être jeune papa. Soit vous êtes très fort mentalement, soit un jour, au bout de trente, quarante fois, vous craquez, et au mieux -si on peut parler de mieux- vous faites une dépression, au pire, vous vous tirez une balle." Il ajoute que l'une des difficultés, est que la hiérarchie ne se rend pas toujours compte qu'un policier va craquer. "Car on a une carapace, quand on est policier".

Malgré le nombre de suicides, le mot même est tabou

Un des grands flics de la police nationale, l'inspecteur général Jean-François Papineau, directeur départemental de la sécurité du Nord, reconnaît qu'il y a une sorte de tabou, parmi les policiers sur cette question du suicide. Un tabou que lui veut absolument combattre, lui qui a été confronté à une douzaine de cas de suicides, dans sa longue carrière. La nouvelle cellule d'écoute mise en place par le Ministre de l'Intérieur est pour lui une bonne nouvelle. Mais l'écoute, pense-t-il, doit surtout venir de toute la hiérarchie policière. "Il faut de la bienveillance, et des debriefings qui doivent se banaliser, après chaque situation dans laquelle des hommes ont été confrontés à de la violence dans l'action", insiste Jean-François Papineau. 

Cette bienveillance, sur laquelle il insiste, est aussi la ligne du directeur général de la police nationale, Eric Morvan, qui a récemment écrit à tous les cadres pour leur demander d'être face à cette nouvelle vague de suicides, unis, "face à l'adversité". Il y a de longs mois déjà, lors des précédents plans gouvernementaux, Eric Morvan appelait le précédent ministre, Gérard Collomb, à plus de cohésion pour les policiers, qui, plus souvent que les gendarmes, ont le blues, seuls, en rentrant chez eux, sans pouvoir parler à leurs familles de la noirceur de leurs journées. "Les gendarmes, qui vivent ensemble dans les casernes, sont plus soudés", confirme une officier de gendarmerie.   

Certains policiers sont devenus tellement seuls et apeurés qu'ils cachent leur métier. 

"Quand je suis rentrée dans la police, j'étais fière de le dire, maintenant, je me protège, je n'ose même plus le dire à mes voisins"

La policière qui confie cela a failli se suicider il y a quelques années. Ce n'est qu'il y a quelques semaines que la médecine du travail de la police a pris connaissance de son "problème de dépression", assure-t-elle.

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