Quand des complotistes affirment que l’homme n’a jamais marché sur la Lune et qu’il s’agit d’une super production hollywoodienne tournée dans le Nevada, ou quand des légendes urbaines racontent que Michaël Jackson est encore vivant quelque part dans une île paradisiaque, cela prête à sourire.

Comment échapper aux fake news dans le domaine de la santé ?
Comment échapper aux fake news dans le domaine de la santé ? © Getty / the_burtons

Mais, quand le complotisme touche à la santé, cela ne fait plus rire du tout car il est question de vie humaine. Il s'agit d'un danger fondamental pour la santé publique comme le rappelle l'OMS. Depuis le début de la crise sanitaire, le virus de la désinformation médicale se propage à vitesse grand V dans notre pays, grâce à Internet et aux réseaux sociaux.

Un documentaire diffusé dimanche soir sur France 5 analyse ce phénomène inquiétant en décryptant un film sulfureux et le parcours d'un gourou dangereux du manger cru.

Comment expliquer que l'on adhère à cette désinformation médicale ? Comment expliquer cet engouement ? Quels arguments à opposer à ceux qui par exemple restent persuadés que le coronavirus a été inventé dans des laboratoires ou que boire des jus de fruits et de légumes guérirait du cancer ? Nous allons essayer de vous éclairer ce matin.

Qu'est-ce qu'une Fake news ? 

Sylvain Delouvée : "Une Fake News regroupe toute une série d'éléments qui vont des rumeurs aux théories du complot à de la propagande. Ce n'est pas un terme scientifique en tant que tel. Il a été popularisé récemment par l'ancien président des États-Unis d'Amérique Donald Trump. On retrouve cette "fausse nouvelle" depuis le début du XXe siècle dans toutes les guerres, où on a été confronté à ces fausses informations. 

En sciences humaines, on va plutôt travailler sur les mécanismes cognitifs de "désinformation" : comment les gens vont être susceptibles d'adhérer à ce type de discours et pourquoi on peut être tenté parfois d'adhérer à ce type de discours". 

Il y a trois grands types de catégories d'individus qui nourrissent le complotisme autour de la santé : 

  • La catégorie politique, où on va retrouver essentiellement l'extrême droite et une partie de la gauche libertaire, qui considèrent que l'État a trop de poids sur les libertés individuelles ; 
  • Une catégorie qui relève de sociétés privées qui sont dans le cadre de l'économie de l'attention, qui vont faire monnayer cette attention sur Internet, sur les réseaux sociaux numériques. 
  • Une catégorie beaucoup plus hétérogène qui va relever de tous ceux qui sont adeptes de médecines alternatives, et qui vont être subjugués par ces thèses complotistes".

Quand la crise renforce le complotisme sanitaire 

Karim Rissouli : "La science, c'est un formidable terrain de jeu pour les complotistes parce qu'on est comme dans d'autres domaines, où il y a des médecins, des chercheurs, des grands scientifiques qui incarnent cette élite ou le système. Ces complotistes s'adressent à des gens qui, quand ils sont malades, cherchent des réponses concrètes et des remèdes. Ces gens qui sont dans la zone grise ou qui sont des victimes sont des gens assez faciles à atteindre pour les complotistes. Avec la situation anxiogène de la pandémie, beaucoup se sont nourris de toutes les erreurs qui ont été faites, y compris par nos gouvernants ou par nos journalistes. Quand des médecins se sont contredits sur les plateaux télé, cela a renforcé le complotisme médical". 

Gérald Kierzek : "L'immense majorité des citoyens sont dans cette fameuse zone grise. Il y a les alarmistes et les rassuristes. Et c'est extrêmement compliqué pour un citoyen lambda qui allume sa télé, sa radio, qui a peur de ce virus, d'obtenir une information objective. La peur de la situation actuelle fait que la santé se retrouve souvent instrumentalisée. Avec la perte d'espoir, on se raccroche à quelque chose qui va vous donner de l'espoir. C'est cette espèce de bipolarisation entre la science et l'anti science, la vérité, elle, est au milieu. Elle est ni d'un côté ni de l'autre". 

La crise sanitaire remet en question le rapport médecins/patients

Gérald Kierzek : 

Je regrette que beaucoup de médecins se soient placés d'un côté ou de l'autre, alors qu'il faut être ni alarmiste ni rassuriste, mais bien pragmatiste.

Il n'y a pas les bons et les méchants. Il y a cette zone grise et l'objectif, c'est de ne jamais aller renforcer les complotistes en niant complètement leur discours parce que sinon, vous allez au contraire les renforcer. Il faut pouvoir instiller le doute pour se remettre en question.

Le rôle du médecin, c'est celui d'une boussole qui devrait accompagner les gens. La confiance, c'est la base de la relation médecin/malade.

SD : "D'un côté, on a un savoir avec un consensus scientifique quand, de l'autre côté, on a des individualités propres qui vont défendre un point de vue complotiste qui, parfois, est un point de vue économique et politique".

Comment reconnaît-on la désinformation médicale ? 

SD : "À partir du moment où quelqu'un dit "une étude a montré" ou "une étude prouve" on peut avoir un petit signal d'alarme qui clignote dans la tête parce que, généralement, une étude scientifique ne prouve rien en tant que tel. On voit d'ailleurs comment certaines études, publiées parfois dans des revues très prestigieuses, sont ensuite rétractées. C'est quelque chose d'extrêmement sain pour la science d'être capable de revenir sur une étude, ça prouve que d'autres chercheurs ont pu mettre en évidence des limites. 

La première chose à faire, c'est d'essayer de se fier au consensus et vérifier d'où proviennent ces études. Généralement dans des revues scientifiques.

▶︎ Consulter aussi la banque de données Transparence Santé, consulter des sources solides comme Canal détox de l'Inserm ou Zeste de science du CNRS. 

Quand la science s'instrumentalise en opinion politique

Arnaud Liévin : "Aujourd'hui, la science est quasiment devenue une opinion comme une autre. La crise a accentué cette idée selon laquelle le consensus scientifique n'existe plus. La science est devenue une opinion comme une autre. C'est dramatique en termes de santé publique".

SD : "On va avoir tendance à sélectionner les informations dans notre environnement pour confirmer cette croyance, on va chercher les appuis qui iront dans le sens de cette croyance, alors que la base du travail d'un scientifique, c'est d'explorer tous les possibles, quitte à revenir sur ses propres hypothèses du départ".

GK : "On voit bien qu'on est au delà de la science et de la médecine, là, parce que ce sont des mouvements politiques. La santé n'est qu'un prétexte pour avoir un mouvement de fond politique extrémiste".

Quand le temps de la science et le temps des réseaux sociaux se contredisent

SD : "C'est plutôt sain de se contredire dans la démarche scientifique. Or, aujourd'hui, on est dans le culte de l'instantanéité. On voudrait avoir la réponse à tout immédiatement. Je trouve que c'est plutôt bien que des études démontrent sur le temps long que tel médicament est plus ou moins adapté. C'est ça le fonctionnement de la science". 

AL : "Il y a un problème entre le temps de la science et le temps des réseaux sociaux. La science est un temps long, les réseaux sociaux sont un temps extrêmement court. On veut des réponses immédiates dans un contexte d'incertitude terrible. Or, on sait que la science ça prend du temps. 

C'est le clash entre entre ces deux temps profondément différents qui amène le complotisme.

GK: "C'est ce qui a contribué à nourrir une décrédibilisation de la parole scientifique et médicale chez de nombreuses personnes qui se tournent vers le complotisme". 

▶︎ La suite à écouter…

Nos invités pour en débattre

  • Karim Rissouli, journaliste, présentateur de l'émission C ce soir sur France 5.
     Il présente la collection La Fabrique du mensonge sur France 5 dont est issu le documentaire _Fake news sur ordonnance (_diffusion le dimanche 7 mars)
  • Arnaud Liévin, journaliste, rédacteur en chef du documentaire _Fake news sur ordonnance (_diffusion le dimanche 7 mars)
  • Sylvain Delouvée, maître de conférences à l'Université Rennes 2, directeur de la rédaction de la revue scientifique « Les Cahiers Internationaux de Psychologie Sociale » et vice-président du Centre de Dynamique des Groupes et d’Analyse Institutionnelle.
  • Gérald Kierzek, médecin urgentiste et chroniqueur médical
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